Invitée de l’émission politique Le Tour de la question, la coprésidente des Ecologistes à la région Grand Est est revenu sur l’urgence climatique et le plan national d’adaptation.

Vous êtes militante écologiste depuis plus de vingt ans. Peut-on imaginer un jour la fin du combat écologiste, si les problèmes climatiques étaient enfin résolus ?
Eliane Romani : Moi, je pense qu’il n’y a pas d’écologie sans les écologistes. En tout cas, c’est ce que nous ont montré les vingt dernières années : au-delà des discours, il y a eu peu d’actes. Ce que nous avons vécu cet été le montre. Notre région et notre pays ne sont pas du tout préparés à ce genre de catastrophes que les scientifiques nous annoncent depuis des décennies.
Vous avez participé à la marche pour le climat, le vivant, la paix et la justice sociale organisée à Metz. Environ un millier de personnes étaient dans les rues, avec 24 organisations mosellanes mobilisées, 130 000 personnes en France… Pensez-vous avoir été entendus ?
Je ne suis pas sûre que nous ayons été entendus. C’était une initiative citoyenne, portée par des organisations associatives et syndicales, avec le soutien des partis politiques. Cela a donné lieu à une vraie mobilisation citoyenne, intense, comme on n’en avait pas vu depuis longtemps. Après l’été que nous venons de passer, c’était un cri d’alarme : nous ne voulons pas revivre un été pareil. Il faut maintenant passer des discours aux actes.
Pourquoi associer le climat, le vivant, la paix et la justice sociale ?
Parce qu’il n’y a pas d’écologie sans justice sociale. Prenons un exemple simple : on dit qu’il faut électrifier nos véhicules. Très bien, mais leur coût est tel qu’une petite partie seulement de la population peut se le permettre. On ne peut pas se satisfaire de cette situation. Il faut aussi voir comment rendre ces mesures utiles à la collectivité accessibles aux catégories les plus populaires.
« Je ne suis pas sûre que nous ayons été entendus lors de la marche pour le climat »
Comment faire entendre davantage ces revendications ?
Il faut continuer à mobiliser sur ces questions. Dès le début de l’été, les Écologistes du Grand Est ont publié un fascicule de mesures d’urgence pour protéger la population en cas de canicule. Nous l’avons remis au président de la Région. Nous continuerons à porter cette question lors des séances plénières du conseil régional. C’est une question extrêmement urgente, la mère de toutes les batailles.
Le gouvernement planche sur une accélération du Plan national d’adaptation au changement climatique, le PNACC-3, qui prévoit 52 mesures pour préparer la France à un réchauffement de l’ordre de quatre degrés d’ici à 2100. Est-ce que nous sommes désormais dans une situation d’urgence ?
L’intention du gouvernement est très louable, les objectifs aussi. Mais, comme d’habitude, la droite et les macronistes mettent en avant des discours et des objectifs sans prévoir l’organisation, la gouvernance, les budgets et les indicateurs de suivi nécessaires à ces politiques. C’est donc un plan extrêmement décevant. Je ne suis pas la seule à le dire : les associations environnementales l’ont souligné, tout comme le Haut Conseil pour le climat, une instance indépendante. Il faut maintenant passer des discours aux actes, et nous ne pouvons pas le faire sans moyens. Investir dans ces mesures est pourtant très intéressant : si nous ne le faisons pas maintenant, cela nous coûtera beaucoup plus cher à l’avenir.
Ce plan est soumis à l’arbitrage de Sébastien Lecornu qui élabore son budget.Les moyens consacrés à l’adaptation sont-ils suffisants ?
On voit bien que, depuis un certain temps, tous les budgets ont rogné sur les politiques environnementales. Le Fonds chaleur est réduit. Les budgets qui soutiennent les collectivités pour isoler leurs bâtiments, ou les particuliers, ont fondu comme neige au soleil. Ce n’est pas sérieux.
Se préparer à un réchauffement de quatre degrés, est-ce reconnaître que nous ne pouvons plus inverser la tendance ?
Il y a malheureusement des choses sur lesquelles nous ne reviendrons pas en arrière. Les glaciers qui ont fondu ont fondu. La montagne a été fragilisée par cette fonte. Il faut tenir les deux bouts : continuer à lutter contre le réchauffement climatique et mettre en place un plan de protection et de préparation face à la hausse des températures. Il n’y a qu’une solution pour lutter contre le réchauffement : faire baisser les émissions de gaz à effet de serre. Et notre pays comme notre région ne sont pas préparés.
« Il n’y a qu’une solution pour lutter contre le réchauffement : faire baisser les émissions de gaz à effet de serre »
Les accords de Paris de 2015 visaient à limiter le réchauffement mondial bien en dessous de deux degrés. Est-ce un échec ?
C’était un bon objectif, mais on voit que nous n’y arrivons pas. Ce n’est pas parce que nous sommes incapables d’agir, mais parce que nous n’avons pas la volonté politique de le faire. Il faut soutenir toutes les activités qui permettent de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Il faut arrêter de subventionner les énergies fossiles et tout ce qui augmente ces émissions et réchauffe la planète. Notre région est d’ailleurs l’une de celles qui se réchauffent le plus.
L’écologie et la justice sociale sont-elles désormais des sujets transpartisans, comme disent certains sociologues ?
Tout le monde a souffert cet été de la canicule, à des degrés divers. Ce n’est pas la même chose lorsqu’on vit dans une maison bien isolée ou dans un appartement surchauffé mais tout le monde a souffert cet été de la canicule, à des degrés divers. Tout le monde a aussi été touché par les décès survenus cet été. Chacun constate que nous ne sommes pas égaux face à ce phénomène. Il existe donc, je pense, une sensibilité générale à ces questions. Mais les réponses apportées et les volontés politiques sont très inégalement partagées. L’histoire de ces dernières décennies le montre.
Tous les partis parlent désormais d’écologie. Est-ce que cela signifie que l’écologie politique s’est diluée dans les autres formations ? Peut-on être de droite et écologiste ?
Contrairement à ce que l’on disait, les réalistes, ce sont les écologistes : ceux qui ont alerté sur la réalité que nous vivons aujourd’hui, ceux qui l’avaient anticipée et qui ne l’ont pas mise sous le tapis. On voit bien que, même lorsque des discours sont prononcés sur l’écologie, la droite et les macronistes n’agissent pas suffisamment. C’est pour cela que notre région et notre pays ne sont pas préparés, et que la souffrance de la population est immense.
Tous les partis ont un programme écologique maintenant, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite.
Cela fait longtemps que les partis ont ouvert une page verte dans leurs programmes. On se souvient du Grenelle de l’environnement lancé par Nicolas Sarkozy, qui avait permis une démarche intéressante et apporté un certain nombre d’outils. Puis il avait fini par déclarer : « L’environnement, ça commence à bien faire. » On se souvient aussi de la Convention citoyenne pour le climat, une démarche extrêmement constructive qui avait produit des propositions positives. Le président de la République avait promis de reprendre ses mesures, puis il est revenu en arrière. Nous n’avançons donc pas, et c’est bien dommage.
« Il faut arrêter de financer des activités qui détruisent le climat »
Votre groupe a formulé cinq propositions pour un plan régional contre la canicule. Que préconisez-vous ?
La Région a des compétences et peut agir dans ses domaines d’intervention. Nous proposons notamment une priorité à la fraîcheur dans les transports régionaux, ainsi que des « lycées oasis », pour permettre aux élèves d’étudier et aux enseignants de travailler dans de meilleures conditions. Nous proposons également des refuges climatiques de proximité sur l’ensemble du territoire, un bonus climatique pour aider les communes à s’adapter, et un « carton rouge climatique » pour protéger notre territoire et nos secours. Il faut arrêter de financer des activités qui détruisent le climat. Je ne pense pas que l’on puisse appeler cela de l’économie. Il faut se concentrer sur des activités bénéfiques à la population, par exemple une agriculture vivrière qui ne pollue pas l’air et soit bonne pour la santé.
Le Fonds vert, financé par l’État, a permis de mobiliser environ 72 millions d’euros dans le Grand Est en 2025, dont près de 10 millions en Moselle. Ces moyens sont-ils suffisants ?
Non. La preuve, c’est que nous n’avons pas réussi à aménager des espaces suffisamment frais dans tous les territoires. Les centres-villes connaissent encore d’importants îlots de chaleur. Il y a tout un ensemble de politiques publiques à mettre en œuvre, mais cela exige une mobilisation générale. Nous attendions, peut-être naïvement, que le président de Région soit à l’œuvre dans cette mobilisation. Pour l’instant, nous n’en voyons pas le début.
Quelle est la contribution de la Région à la transition écologique, en complément des aides de l’État ?
Des choses sont faites. Je ne dis pas que rien n’est fait : on ne gère pas un budget de quatre milliards d’euros sans dépenser d’argent. Dans les lycées par exemple, des travaux sont réalisés. Le problème, c’est la vitesse à laquelle nous avançons : nous serons morts de chaud avant que nous ayons terminé de rénover tous les établissements. Il faut agir maintenant. Les demandes des lycéens vont aussi dans ce sens : il faut réfléchir et organiser les choses dès aujourd’hui pour ne pas reproduire la même catastrophe l’été prochain.
Comment financer toutes ces mesures ? Certains évoquent un impôt climatique sur le patrimoine des plus riches. Est-ce une piste ?
Oui. Le problème de la droite et des macronistes, c’est qu’ils n’ont pas voulu toucher aux grandes fortunes pour augmenter les recettes de l’État. Les plus fortunés paient proportionnellement moins d’impôts que la majorité de nos concitoyens. C’est une injustice que les gens ne tolèrent plus. Il est possible de dégager des recettes à cet endroit pour développer des politiques publiques dont nous avons tous besoin.
Face aux sécheresses, faut-il revoir dès maintenant nos usages de l’eau, nos pratiques agricoles et notre manière d’aménager le territoire ?
Oui. Nous avons vu des communes manquer d’eau et des ruisseaux être à sec. Il y a la question de la quantité d’eau disponible, mais aussi celle de sa qualité et de sa pollution. La question essentielle est celle des usages. Il faut décider démocratiquement de nos priorités. Nous devons avoir un débat démocratique pour décider des usages prioritaires de l’eau.
« Les Écologistes ont fait beaucoup d’efforts pour réunir la gauche et les écologistes »
Raphaël Glucksmann a été désigné candidat par Place publique et ses alliés après la primaire. Marine Tondelier parle d’un retour en arrière, et reste la candidate des Écologistes. Quelle est votre position ?
Les Écologistes ont fait beaucoup d’efforts pour réunir la gauche et les écologistes, afin d’éviter que l’extrême droite arrive au pouvoir à l’élection présidentielle. Force est de constater que nous n’avons pas réussi. Pour l’instant, Marine Tondelier est la candidate des Écologistes. Nous débattons de la stratégie à venir et nous prendrons une décision en décembre pour savoir si nous poursuivons dans cette voie. Lorsqu’elle parle de repli, c’est par rapport à notre stratégie, qui consistait à réunir toute la gauche et les écologistes face à la montée de l’extrême droite, dans un contexte où nos concitoyens nous le demandent.
Personne d’autre que Marine Tondelier ne peut défendre les questions climatiques ?
Je le redis : je ne pense pas qu’il puisse y avoir de véritables avancées écologiques sans les écologistes. En tout cas, l’expérience nous l’a montré.
Votre groupe s’oppose au projet de nouvel EPR à Cattenom. La Moselle peut-elle se passer de ces projets et de cet employeur sur le territoire ?
Le nucléaire n’est pas très souverain. Nous n’avons pas de mines d’uranium : nous l’achetons notamment à des proches de Vladimir Poutine. Il n’y a rien de moins souverain que cela. Cette énergie n’est pas non plus sans lien avec le réchauffement climatique. Cet été, plusieurs centrales nucléaires en France et en Europe ont dû fermer parce qu’il devenait difficile de les refroidir. Le nucléaire coûte cher. Au fur et à mesure que les énergies renouvelables se développent partout dans le monde, l’énergie nucléaire n’est pas compétitive. On se souvient de l’EPR de Flamanville, qui devait coûter 3,3 milliards d’euros au départ et dont le coût approche désormais les 20 milliards. Sa mise en service a pris beaucoup de temps. Il a de nouveau été arrêté en raison d’une fissure dans une cuve, un défaut qui était connu depuis le début. Je ne suis donc pas sûre que ce soit une énergie d’avenir pour la Moselle.
Vous voulez fermer la centrale de Cattenom ?
Nous voulons développer la sobriété énergétique, dont on ne parle jamais assez. Il y a beaucoup de choses à faire dans ce domaine, ainsi que dans celui de l’efficacité énergétique. Nous devons développer les énergies renouvelables pour qu’elles prennent progressivement plus de place par rapport au nucléaire. Mais nous ne pouvons pas continuer dans cette course en avant, notamment parce qu’elle coûte énormément cher.
Si l’on réduit la place du nucléaire, que proposez-vous pour préserver l’emploi et l’activité économique autour de Cattenom ?
Nous n’avons pas développé de plan de sobriété énergétique suffisamment important dans notre région et dans notre pays. Nous n’avons pas non plus assez travaillé sur l’efficacité énergétique. Nous avons fait une course en avant parce que nous disposions du nucléaire et que nous pouvions continuer à produire. Mais la question n’est pas seulement celle de la production : il faut aussi maîtriser notre consommation d’énergie.
« Continuer à développer les autoroutes est incompatible avec les objectifs de lutte contre le réchauffement climatique. »
Un projet vise à récupérer la chaleur de la centrale pour alimenter un réseau de chaleur dans le bassin thionvillois. Est-ce une bonne idée ?
La récupération de la chaleur fatale dans les industries est intéressante. Il est d’ailleurs étonnant que nous ne l’ayons pas fait depuis longtemps, alors que notre région a accueilli, et accueille toujours, des industries importantes. C’est donc, a priori, un projet intéressant.
Autre projet structurant dans la région : vous êtes opposée à la forme actuelle du projet d’A31 bis. Êtes-vous contre toute infrastructure de ce type ou souhaitez-vous revoir le projet ?
Nous nous sommes opposés au projet nord de l’A31 bis, notamment au contournement par l’ouest de Thionville. C’est un projet ancien, d’une autre époque, très destructeur pour l’environnement. Il ne ferait gagner que quelques minutes aux automobilistes prêts à payer le péage quotidien qu’il représenterait. Et, en réalité, il constituerait aussi un appel à utiliser davantage la voiture. Nous sommes davantage favorables au développement d’autres formes de mobilité, comme le train et le covoiturage. Il faut aussi discuter avec nos voisins luxembourgeois pour organiser le travail différemment. Si davantage de travailleurs frontaliers peuvent télétravailler, les besoins de déplacement diminueront. C’est tout un ensemble de solutions qu’il faut envisager. Continuer à développer les autoroutes est incompatible, selon nous, avec les objectifs de lutte contre le réchauffement climatique.
Photo © Matthieu Henkinet
- Retrouvez l’intégralité de l’émission avec Eliane Romani sur ce lien.
- Le Tour de la Question, l’émission politique de Moselle TV présentée par Jonathan Vaucher, à retrouver les mardis à 17h.



