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Armel Chabane sur la ligne Thionville-Bouzonville : « impensable de mettre 8 ans pour rouvrir un service public »

Invité de l’émission politique Le Tour de la question, Armel Chabane a évoqué la relance de la ligne Thionville-Bouzonville-Forbach et les méthodes pour attirer dans le Bouzonvillois.

Pour venir dans nos locaux aujourd’hui, vous avez pris la voiture. Aujourd’hui, pour les Bouzonvillois qui veulent un moyen de transport décarboné vers Metz ou Thionville, il n’y a que la solution du car ?

Armel Chabane : Malheureusement oui. Dans les territoires ruraux et périphériques notamment, on fait face à un enjeu de manque de mobilité et d’une désertification en matière de mobilité. Sans voiture, dans l’intercommunalité qui est la mienne, dans la ville qui est la mienne, vous ne pouvez pas vous déplacer pour aller travailler, pour les loisirs, etc. Bien sûr, nous mettons en œuvre un schéma de pistes cyclables, bien sûr qu’il y a les cars fluo qui émanent d’un schéma régional, mais aujourd’hui cela ne suffit plus, il faut aller plus loin et il faut surtout accélérer.

La réouverture de la ligne Bouzonville-Thionville, c’est un projet de longue date. Il y a la volonté politique, départementale, pour rouvrir ces petites lignes de Moselle mais celle-ci est fermée depuis 10 ans maintenant.

Il n’y avait peut-être pas à cette époque autant de voyageurs qu’actuellement, parce que le territoire a changé, le territoire s’est transformé. Aujourd’hui on a de plus en plus de travailleurs et d’habitants qui travaillent au Luxembourg, donc des travailleurs frontaliers. La ligne ira vers Forbach, et nous avons également en Moselle-Est de formidables opportunités d’emploi, de développement économique, encore plus avec, je l’espère, l’arrivée de l’hydrogène et des emplois qui vont pouvoir être créés. On a besoin de cette ligne aussi d’un point de vue de la transition énergétique, de la transition écologique, on a besoin de cette ligne d’un point de vue de l’attractivité. Si vous voulez attirer des habitants dans un territoire, il faut des équipements, il faut de la santé, il faut des emplois et pour cela, il faut de la mobilité.

Il y a toujours du fret qui est sur cette ligne, donc elle n’est pas totalement délaissée, elle est utilisée ?

Il y a un paradoxe : nous avons les voyageurs, puisque les études récentes menées par le département de la Moselle ont bien prouvé qu’il y avait une capacité démographique à pouvoir absorber la création d’une ligne. Deux, il y a des infrastructures : des rails, une ligne qui a été utilisée il n’y a même pas dix ans, des gares, même si aujourd’hui le modèle des gares évolue, ça je ne le nie pas. Et enfin, il y a une volonté politique. Donc moi je dis, allons-y. Il y a des études qui sont en cours, il y a des comités de pilotage qui sont en cours, mais aujourd’hui on a besoin d’avancer, parce qu’on vit aussi un moment politique compliqué où nos concitoyens, à juste titre parfois, se sentent abandonnés dans les territoires ruraux. Et faire revenir la mobilité, c’est aussi leur adresser un message.

En avril 2016, on a fermé cette ligne au motif de la pénurie des conducteurs. Mais si on rouvre aujourd’hui, la SNCF dirait la même chose ?

D’accord, mais dans ce cas-là, on ferme tout. On ferme les piscines, les mairies, les écoles, parce qu’on a un manque de personnel. Non, quand on veut, on peut, et quand on peut, on doit. Il y a de la volonté. Il faut qu’elle soit partagée, cette volonté, à tous les échelons. Bien sûr que je ne nie pas également les contraintes techniques, il faudra des investissements, il y aura un modèle économique à trouver, un schéma d’exploitation durable, mais essayons, osons.

Il y a un problème de volonté aujourd’hui de certaines parties prenantes ?

J’aimerais en tout cas qu’il y en ait plus, à certaines échelles, très clairement.

Cette ligne passe par l’Allemagne, il faut donc travailler aussi avec nos voisins. Ils sont partants ?

C’est indispensable de parler avec nos voisins allemands et luxembourgeois. Je prends l’exemple de Sierck-les-Bains et même d’Apach, puisqu’il y a une ligne aussi entre Metz et Trèves qui doit passer par mon territoire, donc vous auriez cette perpendiculaire. Ils faut parler de ces enjeux avec eux, et nos amis allemands l’attendent. En 2020, quand j’ai été élu maire, je suis allé m’exprimer avec Patrick Weiten devant le land de Sarre et on a reçu un accueil formidable, parce qu’il y a une vraie volonté de pouvoir partager des enjeux de mobilité. Ce sera peut-être par étape mais il faut y aller tous ensemble.

« 8 ans pour rouvrir un service public ? Mais on meurt de ça dans notre pays ! »

Au-delà d’un problème de volonté de la SNCF ou de la région, il n’y a pas aussi un problème de calendrier ? Le temps politique est peut-être des fois différents du temps des usagers…

Ke crois que les Français, les gens, et nous, les élus de terrain, on ne comprend plus. On a commencé les discussions sur cette ligne il y a maintenant deux ans et demi. On nous annonce potentiellement une réouverture pour 2031-2032, vous vous rendez compte ? 2024-2032, mais on meurt de ça dans le pays, on souffre de ça, on ne peut pas se dire que pour avoir un projet politique et pour pouvoir réouvrir des services publics, on met 7-8 ans. Déjà les études durent 2-3 ans, pour réunir deux comités de pilotage, on met 8 mois. Moi s’il faut, je bouscule mon agenda, le comité de pilotage on le fait demain matin, un peu de réactivité quoi ! Avec la région, il faut qu’on joue tous dans le même sens.

Dans une réponse de l’Etat à une question parlementaire de 2023, le ministre disait qu’une étude de la Moselle sur le potentiel de cette ligne montrait des résultats contrastés pourtant…

En fait, il y a le potentiel suffisant pour réunir cette ligne, quand on fait les projections démographiques. Je suis sur un territoire où on est 25 000 habitants, il y en a à peu près 5-6 000 qui travaillent au Luxembourg. Et dans les années à venir, il y en aura plus. Et comme je vous l’ai dit, il y a des projets de développement économique qui vont en s’accélérant. Il y a aussi un contexte général : si vous dites aujourd’hui à un particulier qu’il peut poser sa voiture, prendre le train et aller travailler à Thionville ou Forbach par le train, je pense qu’il signe tout de suite au vu du prix de l’essence et le pouvoir d’achat des ménages. Si on fait les politiques publiques en regardant la situation actuelle sans se projeter vers l’avenir, finalement on ne fait rien, parce qu’on a toujours une excuse pour ne rien faire. Et dernier élément, l’étude démontre qu’au début il faudra y aller par petites touches, c’est-à-dire des petits trains, de rames, pas plus, des cadencements assez réguliers, mais pas trop nombreux non plus. Voilà, c’est ça aussi, réouvrir un service public, c’est expérimenter, c’est oser, c’est essayer, c’est évaluer et c’est décider.

A Bouzonville, on a chiffré ce que ça coûterait pour la collectivité de rouvrir cette gare ?

Déjà la gare, elle ne m’appartient pas. Le deuxième point, c’est que si un jour on vient m’annoncer que la réouverture de la ligne est possible et qu’il faudra un investissement du territoire, oui on répondra présent, parce que c’est un enjeu structurant pour l’attractivité et le rayonnement de la commune et du territoire. Mais les habitudes ont changé, on ne va plus dans une gare comme il y a 20, 30 ou 40 ans. Aujourd’hui, les billets on les prend en ligne, sur son smartphone. Une gare c’est un guichet automatique. Et d’ailleurs, l’étude le montrait très bien, on ne va pas rouvrir toutes les gares du parcours. Il faut quelques stations pour que le train puisse aller à une certaine vitesse et pouvoir disposer d’un cadencement assez rapide.

« Si on fait les politiques publiques en regardant la situation actuelle sans se projeter vers l’avenir, on a toujours une excuse pour ne rien faire. »

Tout le monde fait ce constat : rouvrir la ligne, ce serait diviser par 6 ou 7 la production de gaz à effet de serre avec une baisse potentielle de 7000 voyageurs par jour sur nos routes. Mais des nouvelles études sont en cours du côté de la région, avec l’objectif de 2031-32. Pourquoi une nouvelle étude ?

Moi je suis d’un territoire où depuis 6 ans, le département a rénové les routes départementales de Bouzonville jusqu’à Sierck. Le département y a injecté entre 10 et 12 millions d’euros, parce que justement, il y a de plus en plus d’usagers sur les routes. Parce qu’on est à 3000, 4000, 5000 véhicules par jour sur certains axes départementaux. Là aussi, il est là clairement l’enjeu. Là, on a fait une étude, on en refait une autre, ça coûte de l’argent, ça coûte du temps et ça coûte un peu d’énergie quand même. Maintenant, osons.

Parlons aussi du train du Vendredi Saint. C’est une tradition dans votre commune, c’est aussi une occasion pour vous de montrer une fois par an que cette ligne marche et qu’il suffit d’y mettre les trains ?

C’est montrer que la ligne marche, aussi qu’il y a une amitié franco-allemande qui se traduit autrement que par des mains serrées. C’est aussi parce qu’il y a du concret, qu’il y a des ponts entre nous et des voies et des liens entre nous qui sont très concrets par ailleurs, via le chemin de fer. Et c’est aussi pour adresser un message. Moi j’en profite toujours à cette occasion pour pouvoir me battre pour cette ligne. Parce que je trouve aussi qu’on s’est beaucoup battus les années avant, il y a 10-15 ans, on s’est beaucoup battus en faisant pas forcément de politique. Mais tout ça c’est très politique.

D’ailleurs vous avez aussi appuyé le SERM Lorraine-Luxembourg, un projet de mobilité qui traverse les pays.

Il faut réfléchir global. Notre territoire doit s’inscrire dans une dynamique Nord-Mosellane, et Mosellane naturellement, donc oui il faut travailler avec les voisins. Un des scénarios propose la relance de cette ligne, c’est en discussion.

« Il y a des agents immobiliers qui me disent : le jour où la ligne réouvre, ça va exploser »

En termes d’économie, d’emploi, sur votre communauté de communes et sur votre ville, est-ce que vous avez aussi évalué les répercussions ?

Pas précisément, mais dans toutes les théories économiques et dans tous les schémas, on sait très bien que quand il y a une ouverture de ligne, il y a un phénomène de grappe autour de cette ligne, en termes de logement, en termes d’habitation, en termes de loisirs et en termes d’entreprise. Parce qu’il est toujours bon pour une entreprise ou pour des habitants de pouvoir habiter là où sont les principaux axes de communication. C’est primaire comme l’histoire du monde ça. Très concrètement, il y a des agents immobiliers qui me disent : le jour où cette ligne réouvrira, ça va exploser de tous les côtés. Parce que les gens le demandent.

L’attrait du Bouzonvillois justement, vous êtes président de la CCB3F, et parmi les autres façons d’inciter à l’installation des résidents ou des services, vous faites beaucoup dans les aides, dans les bourses. Quel bilan sur les bourses à l’installation de médecins ?

On a fait le choix de se dire que pour être attractif et pour rayonner, il faut qu’on soutienne nos forces vives. Il faut qu’on attire des forces vives. Donc effectivement, on y met des moyens financiers pour les entreprises, pour les agriculteurs, pour les acteurs touristiques, culturels, sportifs, etc. Et on a pris la compétence santé, on y a mis des moyens, on y a mis une bourse d’études pour les médecins et les dentistes. On a eu une demande aujourd’hui, c’est très bien. Malheureusement, elle n’a pas forcément abouti, parce qu’il y a eu un projet personnel après. Mais là, par exemple, cette année, on est allé dans les universités, on a fait la promotion du dispositif. Après, l’autre enjeu, c’est que pour attirer un professionnel de santé, ça ne se fera pas que par les aides. Ça se fait par un cadre de vie qu’on leur offre, ça se fait par un territoire qu’on leur offre. Et notre territoire, la CCB3F, c’est un magnifique territoire, avec du patrimoine, avec un cadre de vie, avec des services, avec des équipements, même si on est dans la ruralité, bien au contraire, on se bat pour les mettre en œuvre.

Et bientôt une gare ?

Et bientôt une gare. Donc, welcome, bienvenue.

Il y a un problème de désertification médicale chez vous ?

Oui, c’est un vrai enjeu sur l’intercommunalité dans sa généralité. Parce que on a une population qui vieillit de plus en plus, et donc avec une demande de soins évidente. Mais aussi nous avons une population médicale, c’est-à-dire des professionnels de santé qui arrivent à un stade de leur parcours de vie et professionnel, où bientôt la retraite va arriver. Et donc, il faut qu’on anticipe tout ça. Et puis, si on veut attirer des familles, qui sont là aussi en demande de soins, c’est primordial. Donc, l’ARS nous a classés comme étant en zone d’intervention prioritaire. On est en train d’engager trois maisons de santé pluriprofessionnelles, on a engagé des projets de coordination en lien avec les professionnels, donc ça avance. On a attiré un dentiste quand même, on a attiré un nouveau médecin sur le territoire, on a attiré des kinés à Sierk, voilà, on avance progressivement.

Vous avez voté il y a quelques jours, avec la CCB3F, des nouvelles primes à l’amélioration de l’habitat, une bourse au permis de conduire. Ce sont des méthodes qui portent des fruits ?

Oui, aujourd’hui, la rénovation de l’habitat s’inscrit dans une dimension de transition énergétique et écologique. On a mis en place le permis de louer également pour réguler un peu le marché de l’habitat sur le territoire et éviter l’habitat dégradé. La jeunesse, on essaie de la soutenir par une bourse au permis de conduire.

Ma vision de la société c’est : tu reçois quelque chose, mais en contrepartie, tu donnes un peu de ton temps à l’intérêt général.

Ca consiste en quoi ?

Le jeune obtient, en fonction de son quotient familial, entre 300 et 450 euros d’aide pour le permis. Et en contrepartie de cela, il s’engage à faire 20 heures de bénévolat au service d’une association du territoire, de sa commune ou d’une institution sur le territoire. Et ça, je trouve que c’est intéressant parce que c’est ma vision de la société : tu reçois quelque chose, mais en contrepartie, tu donnes un peu de ton temps et tu donnes un peu à l’intérêt général.

Est-ce qu’aujourd’hui, il faut passer par ces leviers pour attirer dans votre communauté de communes ?

Oui, c’est un outil, mais ça ne fait pas tout. Moi, je joue aussi sur le marketing territorial, sur l’image positive qu’on peut renvoyer, sur le niveau d’équipement, sur le niveau de service, sur l’attrait en matière de logement. Une politique publique et une politique d’attractivité sur un territoire, elle a de multiples outils. Pas que celui d’aider financièrement, ça ne suffit pas. Et d’ailleurs, les temps qui arrivent et qui sont actuellement présents ne nous permettent plus d’aider autant financièrement tout le monde. Il faut faire des choix, il faut avoir des priorités.

Sur le transfrontalier, il y a quelques jours, vous avez aussi entériné l’adhésion au pôle métropolitain frontalier du Nord-Lorrain, un syndicat de 8 interco qui va de Longuyon à Bouzonville, c’est large, et ça fait des liens avec l’Allemagne et le Luxembourg. Cette proximité, c’est un risque du point de vue de l’attractivité ?

Oui, le Luxembourg est une formidable opportunité pour accueillir des habitants, etc. C’est clair, mais c’est aussi un aspirateur de compétences. C’est aussi, en matière de compétition sur les salaires, un pays qui est au-dessus de la France. Et donc, il peut y avoir des problématiques. Je discutais très récemment avec un directeur d’une institution médico-sociale qui disait que les infirmières partaient au Luxembourg. J’ai moi-même vécu cela au niveau d’une crèche qui est située à Apach, qui est intercommunale. Il y a des parents, de plus en plus, qui peuvent avoir tendance à mettre leurs enfants dans des crèches situées au Luxembourg. Ce qui fait que nous, on doit garder un même niveau de service, payer les personnes qui y travaillent, sans qu’il y ait de recettes en face puisqu’il y a moins d’enfants.

Cette adhésion au pôle frontalier vous permet de vous donner un petit peu de poids face au Luxembourg ?

Bien sûr, et de m’inscrire dans des schémas politiques. Aujourd’hui, une intercommunalité seule ne peut pas parler au Luxembourg, soyons sérieux. Donc, il faut qu’on s’inscrive dans une puissance politique, dans une puissance administrative, une puissance technique aussi, qui peut nous représenter. Parce que vous dites qu’on partage un territoire assez élargi, c’est vrai, mais en réalité, on a tous les mêmes problématiques. Donc allons-y et défendons tout cela. J’avais refusé jusqu’à maintenant d’y adhérer mais Je pense qu’il faut y aller et il faut peser grâce à ce pôle métropolitain frontalier.

Photo © Matthieu Henkinet

Jonathan Vaucher
Jonathan Vaucher
Chef d'édition numérique. Journaliste référent politique, présentateur de l'émission Le Tour de la Question.

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