Ce samedi, la boxeuse mosellane Flora Pili affronte l’une des plus grandes boxeuses, Katie Taylor. Pour mesurer l’ampleur du défi qui attend la Naborienne, retour sur les combats qui ont marqué l’histoire de la boxe française face aux plus grands champions avec Stéphane Hadjeras, responsable de la mission Histoire à la Fédération Française de Boxe et maître de conférences en histoire contemporaine.
Est-ce qu’on a déjà vu un combat dans un stade de cette ampleur pour la boxe française ?
Pour la boxe française, oui, mais il faut remonter assez loin. Le premier grand combat de cette ampleur, c’est Georges Carpentier contre Jack Dempsey, en 1921, à Jersey City, dans la banlieue de New York. C’est un événement historique, dont les Américains avaient conscience à l’époque. C’est notamment le premier événement sportif radiodiffusé. Des radios étaient même vendues pour l’occasion. C’est le début du sport-spectacle : une arène est construite spécialement pour le combat.
On trouve parfois le chiffre de 120 000 spectateurs, mais il est exagéré. Les sources historiques situent plutôt l’affluence entre 83 000 et 90 000 personnes. C’est déjà énorme pour l’époque. La boxe est alors l’un des premiers sports à réunir de telles foules. On peut d’ailleurs se demander ce que voyait le spectateur situé tout en haut de l’arène, puisqu’il n’y avait évidemment pas d’écran géant (rire).
La comparaison avec Flora Pili est intéressante. Elle va boxer dans une enceinte surchargée, devant environ 80 000 spectateurs. C’est une chance, mais aussi une pression particulière, surtout pour une boxeuse qui n’a pas l’habitude de telles affluences. À cette échelle, c’est un véritable chaudron. Un boxeur est seul lorsqu’il sort des vestiaires et se retrouve face à cette foule. La pression mentale peut donc être énorme. Carpentier racontait lui-même qu’il avait eu du mal à gérer ce changement : il était habitué à boxer devant 25 000 personnes et s’était retrouvé devant près de 90 000 spectateurs.
En quoi ce combat est-il historique ? Le terme n’est-il pas galvaudé ?
Je dirais qu’il sera véritablement historique si Flora Pili gagne. Le combat est déjà exceptionnel en lui-même : Katie Taylor va terminer sa carrière chez elle, au Croke Park, devant plus de 80 000 spectateurs. Le stade n’est d’ailleurs pas dédié à la boxe, mais aux sports gaéliques. Le dernier grand combat de boxe qui s’y est déroulé remonte à 1972, avec Mohamed Ali.
Pour Flora Pili, il y a également la possibilité de disputer le titre incontesté et d’unifier les 5 grandes ceintures. En cela, c’est historique. Mais à condition de gagner. La boxe est impitoyable. Quand on triomphe, on devient le dieu du stade. Mais dès qu’on perd, on peut très vite être oublié.
Quelle place Flora Pili occuperait-elle dans l’histoire de la boxe française en boxant devant 80 000 personnes ?
C’est exceptionnel pour Flora Pili et, en cela, c’est historique. Elle va entrer dans le top 5 des boxeurs français ayant disputé un championnat du monde devant une telle affluence.
Il y a Carpentier contre Dempsey en 1921. Un autre cas moins connu est celui de Robert Cohen, un boxeur français qui a boxé en Thaïlande en 1954 devant environ 70 000 spectateurs.
Ensuite, on retrouve des affluences autour de 40 000 à 50 000 spectateurs. Carpentier a notamment reboxé à Paris contre Battling Siki devant 50 000 personnes. Marcel Cerdan a boxé au Parc des Princes dans les années 1940 devant environ 40 000 spectateurs. Dans les années 1930, Marcel Thil avait lui aussi combattu au Parc des Princes devant 40 000 personnes.
Pour une Française qui va boxer devant 80 000 spectateurs, c’est donc véritablement historique.
Et plus récemment, quelle a été la plus grosse affluence pour un boxeur français ?
Les combats à Bercy restent relativement modestes à cette échelle, avec peut-être 20 000 spectateurs, ce qui est déjà énorme. Dans les années 1970, Jean-Claude Bouttier a notamment boxé au stade de Colombes devant environ 30 000 spectateurs.
Pour retrouver des affluences vraiment énormes, il faut souvent s’expatrier. En France, si demain un championnat du monde des poids lourds se déroulait au Stade de France avec un challenger français, on pourrait remplir le stade.
Mais pour réunir de telles foules en boxe, il faut des stars nationales. Katie Taylor remplit Croke Park parce qu’elle est une immense star en Irlande. En France, il faut remonter très loin pour retrouver de telles affluences.
« Si Flora Pili gagne, elle entrera véritablement dans le panthéon de la boxe mondiale. »
Une unification des 5 ceintures dans cette catégorie chez les femmes, est-ce vraiment rare ?
Oui, c’est très rare. À ma connaissance, il n’y a jamais eu une telle unification pour une Française, même chez les hommes. Avoir la possibilité de disputer le titre incontesté, en réunissant toutes les ceintures, est exceptionnel. Si Flora Pili gagne, elle entrera véritablement dans le panthéon de la boxe mondiale.
On peut être championne du monde, mais si l’on ne possède qu’une ceinture, la reconnaissance n’est pas la même. Certaines ceintures sont d’ailleurs considérées comme mineures, comme celle de l’IBO (Que Flora Pili a remporté en décembre 2025, NDLR), qui n’est pas l’une des quatre grandes fédérations. Là, Flora Pili aura face à elle les quatre grandes fédérations. Si elle décroche ces quatre ceintures, elle aura donc une reconnaissance particulière.
Katie Taylor, son adversaire, a-t-elle déjà réalisé une telle unification ?
Katie Taylor a déjà unifié les quatre ceintures chez les poids légers et les super-légers. C’est véritablement la star incontestée de la boxe féminine et ses titres, elle les a mérités.
Aujourd’hui, le terme « champion du monde » est un peu galvaudé. Avant, être champion du monde signifiait réellement être le meilleur, notamment parce qu’il y avait moins de fédérations. Des boxeurs comme Mohamed Ali, Marcel Cerdan ou Georges Carpentier étaient réellement champions du monde.
Désormais, on peut être champion d’une fédération tout en étant présenté comme champion du monde. C’est un peu tronqué : comment se dire champion du monde lorsqu’à côté, trois autres boxeurs possèdent trois titres équivalents ? C’est justement ce qui rend ce combat si important : toutes les ceintures seront réunies.
Peut-on déjà comparer Flora Pili aux grandes figures de la boxe française ?
Oui, à condition qu’elle devienne championne du monde. Pour l’instant, sa renommée vient surtout de cette opportunité de disputer plusieurs titres et de tenter de les unifier à Dublin, face à Katie Taylor, devant 82 000 spectateurs. Si elle franchit cette étape, elle deviendra championne du monde et pourra même dépasser des figures comme Myriam Lamare, première championne du monde française en 2004. Mais il faut attendre le résultat. En boxe, le vainqueur est célébré et le perdant peut très vite disparaître de la mémoire collective.
Flora Pili arrive comme une challenger face à l’immense star qu’est Katie Taylor. Elle a ses chances, car la boxe reste un sport où tout peut arriver. Sur le papier, Katie Taylor est plus forte, mais tout se jouera sur le ring. Si Flora Pili parvient à devenir championne du monde, devant Katie Taylor, 83 000 spectateurs et avec les 5 ceintures en jeu, ce sera véritablement exceptionnel.
De quand date le dernier titre mondial remporté par une boxeuse française ?
Il y a eu Caroline Veyre en février 2026, en super-plumes. Elle est née en France mais vit au Canada et possède la nationalité canadienne. Sinon, il faut remonter à 2021 avec Ségolène Lefebvre, devenue championne du monde WBO en super-légers. Cela commence donc à remonter, et il est de plus en plus difficile de décrocher des titres mondiaux, notamment parce qu’il y a de plus en plus de boxeuses.
Katie Taylor a annoncé que ce serait son combat d’adieu. Y a-t-il des précédents dans l’histoire de la boxe ?
Oui, la boxe compte de nombreux combats d’adieu. Il y a donc le cas de Katie Taylor, qui annonce clairement sa retraite et dit qu’il s’agit de son dernier combat. Néanmoins, les boxeurs annoncent souvent leur retraite avant de faire leur retour. C’est un classique en boxe, pour des raisons de business, mais au-delà de cela, le ring peut aussi leur manquer. Quand ils arrêtent, ils retombent soudainement dans l’anonymat.
Ce qui les transcende, c’est le ring. Quand on boxe devant 80 000 spectateurs, il y a quelque chose d’exceptionnel. Dans le football, 22 joueurs se partagent ce moment de gloire. En boxe, le combattant arrive seul. S’il triomphe, il a 80 000 personnes qui l’adulent. C’est une particularité de la boxe. Pour un boxeur, passer de cette intensité à une vie de famille, sur son canapé, peut être difficile. Il faut être très fort mentalement et avoir d’autres objectifs pour ne pas ressentir le besoin de remonter sur le ring.
L’exemple de Rocky Marciano est intéressant. Il est le seul champion du monde à avoir terminé sa carrière invaincu, avec 49 victoires en 49 combats. Il annonce sa retraite en 1955 et dispute un véritable combat d’adieu. Il bat son adversaire et ne reviendra jamais sur le ring.
C’est peut-être une comparaison intéressante avec Katie Taylor, même si beaucoup de boxeurs ont annoncé leur retraite avant de revenir, comme Mohamed Ali. C’est un classique de la boxe, mais ces retours se passent malheureusement souvent mal et peuvent conduire à faire le combat de trop.
(Crédit photo : Ville de Saint-Avold)
Au plus proche de l’évènement ! Sur place, à Dublin, Moselle TV vous propose au fil des jours, un suivi intégral de ce combat historique entre Flora Pili et Katie Taylor.



