L’ornithologie d’il y a 40 ans n’est pas celle d’aujourd’hui. En Moselle, de nouvelles espèces d’oiseaux sont apparues au fil des décennies, mais dans le même temps, on observe une diminution globale des effectifs de toutes les espèces que l’on connaissait déjà.
Vous êtes-vous déjà demandé où étaient passés les oiseaux de votre enfance ? Vous souvenez-vous, pendant les vacances d’été, d’avoir été réveillés aux aurores par les piaillements des moineaux ?
Personnellement, j’ai en tête l’image de nuées d’hirondelles qui survolaient la cantine avant d’aller se nicher sur les lignes électriques. Mais aujourd’hui, c’est le calme plat dans nos branchages.
La carte de répartition de toutes les espèces évolue avec le temps. De nombreux facteurs en sont à l’origine, mais le principal est le dérèglement climatique.
En Moselle, où sont passés les oiseaux de nos jardins ?
Ces derniers jours, peut-être avez-vous été surpris par des nuages de gros oiseaux noirs. Il s’agit des grues cendrées. Ces oiseaux, d’un mètre de haut et d’une envergure de plus deux mètres, qui voyagent en Moselle, sont un exemple probant des évolutions migratoires.
On a une chance en Moselle par rapport au reste de la France, c’est que l’on dispose de données historiques sur les grues cendrées pour pouvoir les étudier. Pour la petite histoire, c’est lors de l’Annexion que des ornithologues allemands, probablement des militaires, ont fait des relevés en Moselle et les ont publiés.
Jusqu’aux années 70, il n’y avait quasiment aucune grue qui passait l’hiver en France. Depuis, elles ont pris des habitudes hivernales dans le sud-ouest de la France, autour du lac du Der, et en Moselle. Cette année, on estime qu’elles ont été entre 5 000 et 6 000 à avoir passé l’hiver en Moselle.
Pourquoi cette augmentation des grues en Moselle ?
Ces variations sont multifactorielles :
- Il y a une corrélation quasi parfaite entre le développement du maïs en Europe et le développement des populations de grues.
- La transformation des paysages agricoles, qui sont devenus plats et grands, leur procure désormais plus de sécurité.
- La Moselle est dotée de grands plans d’eau où les grues vont passer la nuit, notamment lorsqu’ils sont en vidange à l’automne, ça leur fait des dortoirs particulièrement accueillants.
- Depuis les années 60, elles sont protégées en Europe.
Mais surtout, le réchauffement climatique rend l’hiver plus doux. Il y a donc moins de mortalité hivernale, moins de mortalité pendant les migrations, et plus de réussite à la reproduction.
Tout cela a conduit à la multiplication par dix de la population de grues entre les années 70 et aujourd’hui.
Également, le dérèglement climatique a asséché leur habitat traditionnel d’hiver en Afrique du Nord, ce qui a favorisé leur apparition au nord de la Méditerranée, ce qui n’existait pas du tout auparavant
En quoi cette augmentation peut-elle impacter la Moselle ?
C’est la question que j’ai posée à Alain Salvi, l’interlocuteur le plus renseigné sur ce sujet de niche. Il est président du Conservatoire d’espaces naturels de Lorraine, mais également le coordinateur européen d’un groupe de travail qui suit les migrations des grues. Pour cet expert, qui suit les grues cendrées depuis les années 70, le problème se pose lorsque leur présence coïncide avec les premiers semis – du pain béni pour ces oiseaux qui souhaitent se sustenter sur leur trajet.
Si cette cohabitation difficile n’est pas inédite, on est passé de dizaines de milliers de grues à des centaines de milliers.
Quant au futur des grues cendrées, elles sont de plus en plus à ne plus quitter l’Allemagne. Mais même en Allemagne, les sécheresses au printemps se font de plus en plus récurrentes.
C’est un problème car elles nichent dans les zones humides. Donc il faut imaginer des grues qui pondent sur une île, mais le milieu s’assèche, alors l’île n’est plus une île, ce qui laisse la voie libre aux prédateurs. Cette faible réussite des couvées peut laisser présager une décroissance des grues à l’avenir.
Qu’en est-il des autres oiseaux en Moselle ?
Avec ses jumelles, Patrick Mariatte observe la faune mosellane depuis des décennies. Administrateur de la Ligue pour les oiseaux (LPO) en Moselle, il alerte sur un constat dramatique : la diminution globale des effectifs de toutes les espèces que l’on connaissait déjà. Et en même temps, il y a de nouvelles espèces qui sont apparues.
Les oiseaux se répartissent selon leur type d’habitats, c’est ce qui définit leur zone de répartition. Mais à cause du dérèglement climatique, il y a une tropicalisation de la flore. Il y a une disparition des grandes forêts au profit d’arbres plus petits, plus noueux, aux feuilles plus petites – ce qui influe sur l’apparition des insectes. C’est donc cette progression des végétaux méditerranéens vers le nord qui pousse les oiseaux à aller conquérir de nouveaux territoires.
La baisse des populations d’oiseaux va malheureusement continuer. En tout cas, pour inverser cette tendance, il faudrait un changement radical de la Politique agricole commune (PAC), mais selon les signaux récents : tout indique le contraire.