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David Suck : « Le monde agricole va mal mais il souffre en silence »

Invité du Tour de la Question, David Suck, vice-président du département de la Moselle, est revenu sur le RSA agricole et sur l’action de la Moselle en faveur du monde agricole à l’occasion d’une émission spéciale aux Terres de Jim.

Vous êtes agriculteur : votre ressenti personnel de l’été qu’on vient de passer, sur cette canicule, cette sécheresse ?

David Suck : On l’a vécu évidemment, comme un certain nombre de métiers, de manière assez difficile. Effectivement, avoir cette période exceptionnelle a des impacts sociaux, économiques, sur nos exploitations. Mais de manière générale, je crois que nos concitoyennes et nos concitoyens mesurent bien qu’aujourd’hui, il faut évoluer pour imaginer à la fois les habitations de demain, les aménagements urbains, le mode de fonctionnement durant ces périodes caniculaires au niveau des entreprises. Et donc, je crois qu’on a besoin aujourd’hui de se remettre en question et de pouvoir imaginer l’avenir de manière différente.

Dans une émission précédente, je recevais le sénateur Michael Weber qui nous disait que le monde agricole s’est déjà adapté depuis des années, mais qu’il est bloqué aujourd’hui par une certaine incitation au productivisme et que certaines productions ne sont peut-être pas nécessaires en Moselle. Est-ce que vous êtes d’accord avec ça ?

David Suck : L’agriculture a toujours su s’adapter. Et elle met en œuvre à un moment donné les projets qui sont définis par la politique européenne, qui sont définis et soutenus par les collectivités. Et on a une agriculture aujourd’hui qui ressemble au modèle qu’on a souhaité : la production dans les périodes de l’après-guerre, puis le développement de la productivité au travers d’une agriculture conventionnelle et de plus en plus intensive. C’est une agriculture qui produisait de moins en moins cher parce que c’était une priorité. Et je crois que l’agriculture aujourd’hui qui s’interroge, qui s’oriente, qui se réoriente, est une agriculture qui va s’adapter au changement climatique, qui a besoin de garder ses exploitants dans nos campagnes et dans le périurbain. Deux chiffres : en 40 ans, il y a eu quatre fois moins d’agriculteurs. En 10 ans, 10 % de moins de bovins. On commence à rentrer dans une période où l’autosuffisance de production agricole n’est plus au rendez-vous.

« On commence à rentrer dans une période où l’autosuffisance de production agricole n’est plus au rendez-vous »

On a aujourd’hui une agriculture qui s’organise autour des circuits courts, autour des filières pour apporter des produits agricoles dans la restauration hors domicile (11 millions de repas en Moselle). Une agriculture qui s’est tournée vers la diversification sur le plan de l’énergie, de la méthanisation, qui s’est tournée vers du photovoltaïque. Donc on a une agriculture qui s’adapte, qui évolue. Mais je crois qu’on a aujourd’hui besoin d’une ambition politique à l’échelle nationale, à l’échelle européenne pour refixer la priorité. Et l’agriculture doit continuer à rimer avec nourriture. Or, aujourd’hui, l’agriculture se réoriente et nous perdons des surfaces et des productions qui ne sont plus destinées à l’agriculture sur le plan nourricier.

Est-ce que ça veut dire qu’il faut accepter finalement que certaines productions disparaissent de Moselle pour se réadapter ?

En Moselle, on a toujours pris le contrepied. Une des ambitions du président Weiten et de la majorité, c’est d’essayer d’organiser une ambition agricole qui permet à la ferme Moselle d’être résiliante, d’intéresser des jeunes qui viennent s’installer, notamment aussi hors cadre familial. Vous avez la viticulture, vous avez la volaille, vous avez les marchés comme l’Ayotte, par exemple. Vous avez toute cette grappe de productions qui se diversifie et ces volontés que nous affichons aujourd’hui, que nous assumons à côté des agriculteurs, qui est celle de pouvoir vendre directement aux consommateurs. Là, il n’y a pas d’intermédiaire. Je crois que la vraie résilience aujourd’hui est de pouvoir nourrir celles et ceux qui ont envie de manger les produits de Moselle, du Grand Est ou des produits nationaux. Ensuite, c’est de ne pas opposer les modes de production. Vous avez le conventionnel, vous avez le bio. Je crois que la priorité aujourd’hui, c’est d’essayer d’organiser. C’est la volonté du président de développer un Rungis mosellan, de développer cette capacité de valoriser des produits locaux pour celles et ceux qui le souhaitent, aux collectivités qui veulent acheter des produits locaux, de pouvoir les trouver.

Nous sommes ici aux Terres de Jim, où 100 000 personnes sont attendues en Moselle.

Je voudrais rendre hommage aux Jeunes Agriculteurs qui ont eu la capacité de décrocher ces Terres de Jim ici en Moselle, qui ont eu la capacité de démontrer qu’ils savent faire, qui sont à nos côtés avec la Chambre d’agriculture pour travailler sur ces deuxièmes assises agricoles. C’est l’occasion de faire une évaluation de notre agriculture, de pouvoir regarder le chemin parcouru en 20 ans et de pouvoir ensemble définir l’ambition agricole que nous avons au niveau du département. On a un schéma agricole qu’on va revisiter, nous injectons 2 millions d’euros dans l’agriculture au travers d’un accompagnement aussi des agriculteurs dans le plan de modernisation, sur le plan matériel, pour s’adapter au changement climatique.

« Ce RSA c’est parce que l’agriculteur a besoin de garder de la dignité dans sa vie privée »

Dans ce plan pour l’agriculture, le Conseil départemental a annoncé un RSA agricole pour ceux qui ne parviennent plus à payer leurs charges. Concrètement, qu’est-ce que vous allez créer qui n’existait pas déjà ?

On a décidé de mettre du bon sens paysan dans la façon d’aborder la constitution des dossiers. Le RSA en Moselle, c’est 160 millions d’euros. Le RSA destiné aux agriculteurs et aux salariés non agricoles relevant du régime agricole, c’est 800 000 euros, ce qui vous donne déjà un rapport, évidemment, sur la place que nous avons dans cette politique sociale qui va à destination du monde agricole. Les entreprises d’aujourd’hui sont régies par un bilan comptable et cela se fait par année calendaire. Et donc, le bénéficiaire du RSA lorsqu’il est entrepreneur, c’est à la lumière du revenu agricole, ce qui est une photographie mais qui correspond à une période qui est un peu passée. Il a besoin de remplir son frigo tous les jours. Il a besoin de pouvoir habiller ses enfants pour la rentrée. Il a besoin de garder de la dignité dans sa vie privée. Et donc pour ce RSA agricole, à partir du moment où il y a la démonstration qu’il y a une baisse de recettes significative, une augmentation des charges, les droits sont ouverts. Naturellement, on ne s’éloigne pas trop du droit commun puisque nous sommes encadrés. Ça ne sauvera pas les exploitations qui sont dans les vraies difficultés où il faut évidemment combiner les aides de l’État, de l’Europe, de la Région. Si au bout de l’instruction, on se rend compte qu’ils n’ont pas tout à fait droit, le Département ne demandera pas le remboursement sur une période de trois mois. Ca fait 614 euros par mois. C’est 800 000 euros aujourd’hui qui sont dans le RSA, fléchés pour le monde agricole. 160 millions d’euros, c’est l’ensemble de l’enveloppe mosellane pour 25 000 bénéficiaires en Moselle.

C’est une enveloppe qui avait été déjà prévue ou qui a été vraiment débloquée d’urgence ?

Le RSA, c’est la grande corbeille. 160 millions d’euros dans cette corbeille. On sort 800 000 qui sont à destination du monde agricole. En juillet 2026, nous avions 109 bénéficiaires du RSA sur 25 000 en Moselle.

Comment on détermine qui peut l’avoir ?

On ne choisit pas, c’est la Mutualité sociale agricole qui instruit pour le compte du Département les dossiers et qui fait remonter ensuite ces dossiers puisque le Département verse le RSA. On a donné des orientations pour que les choses soient facilitées et qu’on ne perde pas trop de temps à l’instruction puisque tout le monde voit aujourd’hui que les recettes s’effondrent, que les cours ne sont pas au rendez-vous, que les charges augmentent. Cette période exceptionnelle vient les fragiliser davantage encore.

Le président disait que ça permettait à l’agriculteur de « survivre » avec sa famille. C’est vraiment une question de survie aujourd’hui pour certains agriculteurs. Ils sont dans une grande pauvreté ?

Je n’aime pas parler de pauvreté. Ceux qui sont dans une grande pauvreté, en règle générale, vous ne les entendez pas, ils ne s’expriment pas. Pour un agriculteur, aller demander l’aumône est quelque chose qui n’est pas envisageable. Il va rester à sa tâche, il va s’occuper des animaux et il vivra évidemment des situations dramatiques. Le monde agricole a cette fierté de pouvoir nourrir la population, a la fierté de pouvoir continuer l’exploitation qui, en règle générale, lui a été cédée. J’en parle un peu avec émotion. Et donc, aujourd’hui, c’est la MSA qui les rencontre, qui les côtoie. J’ai rarement eu un agriculteur qui est venu me voir en disant : « J’ai besoin. » C’est une profession particulière. Je le dis avec beaucoup de respect, mais le monde agricole va mal, souffre en silence. Il suffit de regarder aujourd’hui le taux de suicide. Il suffit de regarder les drames. Et donc, pour anticiper cette vraie difficulté, il ne faut pas attendre qu’ils viennent. On est dans une forme de prévention.

« Pour un agriculteur, aller demander l’aumône est quelque chose qui n’est pas envisageable ».

C’est donc pour une période de trois mois. Après ces trois mois, qu’est-ce qu’on fait ? Parce que verser un revenu minimum, ça permet de tenir, mais ça ne rend pas une exploitation rentable.

David Suck : À partir du moment où quelqu’un dépose un dossier, où il est accompagné, en règle générale, c’est six semaines pour l’ouverture au droit. Et ces trois mois permettront de regarder exactement la situation. On le fait avec bienveillance, intelligence et humanité. La rentabilité ou la capacité à rebondir va dépendre naturellement aussi du modèle agricole : quelles sont les productions ? Quelles sont celles qui ne dégagent plus de marge ? C’est un vrai travail en profondeur qui doit être conduit avec les agriculteurs, les chambres d’agriculture et les organisations professionnelles agricoles. On sait qu’on a des productions en Moselle qui n’ont plus d’avenir. On sait qu’on a aujourd’hui un modèle agricole qui est en évolution et on sait aujourd’hui qu’une des solutions pour celles qui le souhaitent, c’est un autre métier ou retrouver des marges, des valeurs ajoutées sur un certain nombre de productions et la valorisation locale, pas uniquement le marché le dimanche matin. Par exemple, la restauration hors domicile où vous avez des gros volumes qui sont valorisés par les cantines est une solution. Le Département aujourd’hui achète à son juste prix. Le président Weiten le dit toujours : « je préfère payer un agriculteur ce que je lui dois que de trouver ensuite des subterfuges, des subventions, des petites aides ». Ça n’enlève rien à la politique agricole commune qui permet aujourd’hui d’avoir une production agricole européenne avec des prix qui sont quand même très abordables. C’était une volonté de pouvoir nourrir la population. En Moselle, on a perdu 20 % d’agriculteurs en 10 ans. 2 900 aujourd’hui, 3 600 il y a quelques années. Et donc on se rend compte aujourd’hui que la diversification, l’augmentation des productions en Moselle est une solution. La façon de s’adapter au changement climatique au travers d’autres espèces, d’autres variétés est une solution. La capacité de pouvoir la combiner avec des productions énergétiques peut en être une.

Mais je crois qu’aujourd’hui, la vraie réflexion, c’est de pouvoir amener l’agriculture à une forme de résilience puisque les aléas climatiques, l’été que nous venons de passer, est un avant-goût de ce que nous allons connaître. Le changement climatique impose aux agriculteurs, à la société, de s’interroger sur sa façon de concevoir l’empreinte carbone, sa façon de concevoir le développement, la façon de concevoir la place de l’humanité dans un écosystème plus global. C’est aussi le rôle des assises agricoles et j’y adosse l’ambition que nous avons au travers des assises de l’eau. L’alpha et l’oméga de tout cela c’est la rareté de l’eau. On doit être acteur de cette évolution et non pas la subir.

« la diversification et l’augmentation des productions en Moselle est une solution. »

Justement, sur la question de l’eau, je vous pose la même question que j’avais posée au sénateur. Quand l’eau viendra à manquer, qui sera prioritaire, finalement, entre l’eau potable, l’industrie, les secours ou l’agriculture ? Est-ce que le Département doit créer plus de retenues d’eau, par exemple ?

Évoquer ça, ça veut dire qu’on va devoir arbitrer. Nous, on considère qu’on accompagne l’évolution, on accompagne la façon de concevoir la distribution de l’eau, la façon de concevoir les plantations, la façon de concevoir les priorités, de manière à ce que ce bien commun ne vienne pas à manquer, mais soit utilisé de manière différente, avec des volumes différents. La façon de concevoir la ressource doit être partagée sur une dimension plus large. Nous avons aujourd’hui des territoires où on pompe l’eau pour que les habitations ne soient pas noyées. Je pense aux bassins houillers. On a des territoires où il y a de la sécheresse marquée et où l’agriculture et la population sont dans une situation difficile. On a des territoires où le rendement des canalisations d’eau fait que pour un mètre cube pompé, il n’y a que 500 litres qui arrivent aux robinets. Ces assises de l’eau sont aujourd’hui la capacité d’organiser un forum pour essayer de voir comment nous allons utiliser l’eau sur une dimension territoriale, parce que nous avons de l’eau sous nos pieds en Moselle. Elle est inégalement répartie.

Ensuite, c’est de regarder avec l’agriculture comment on peut imaginer l’étang de Lindre, un des plus grands étangs de France, dédié à la biodiversité, à la pisciculture. On a aujourd’hui des aménagements qui doivent pouvoir servir. Vous savez, quand vous en êtes à hiérarchiser, à arbitrer en disant « vous aurez quand l’autre il aura pris », c’est des tensions sociales, c’est des tensions économiques, c’est fragmenter la société, c’est opposer les peuples. Et on sait ce que ça donne.

Nous sommes ici au cœur de l’événement européen Terres de Jim. Cette fête montre l’agriculture telle qu’elle est aujourd’hui ou est-ce que vous considérez que c’est aussi une manière de montrer une agriculture telle qu’on aimerait la voir ?

Terres de Jim, c’est une photographie de ce qu’on sait faire de mieux. C’est la démonstration que l’agriculture a su évoluer au fil du temps, face aux nouvelles technologies, au numérique, une évolution qui fait appel aux jeunes générations, qui démontre aujourd’hui la place de l’agriculture dans le quotidien. Et Terres de Jim est cette démonstration que l’agriculture est résolument engagée pour l’avenir. Elle permet de démontrer que derrière chaque politique, il y a cette impérieuse nécessité de soutenir cette profession qui nous nourrit. Une société ne peut pas bien aller si son alimentation n’est pas de qualité et accessible. Et donc Terres de Jim, c’est évidemment la démonstration qu’ils savent se mobiliser pour faire ce grand moment festif. Et c’est l’occasion aujourd’hui de démontrer qu’on ne manque pas d’ambition. Et puis on sait mettre autour de la ferme Moselle l’ensemble des acteurs, que ce soit des collectivités, que ce soit le grand public, que ce soit les entreprises dans un grand événement qui attire 100 000 visiteurs dans une approche de loisir, en famille. Et pour les professionnels, c’est l’occasion de pouvoir rencontrer les acteurs, les partenaires autour d’un moment de convivialité.

On a beaucoup parlé des crises, des revenus, des normes, de la sécheresse, etc. Mais il faut aussi donner envie à ces jeunes de s’impliquer.

On leur donne envie en disant d’abord : vous êtes connecté à la terre, vous êtes connecté à la nature, vous n’avez pas de patron. Vous êtes libre de vos choix, de vos convictions, certes, avec un couloir qui est celui des normes, des règles de la politique européenne. Parce qu’être agriculteur, c’est d’abord être chef d’entreprise et d’être en phase avec l’approche administrative. Moi, je suis éleveur. On a aussi des moments privilégiés parce que très loin aujourd’hui du pilotage, très loin du contexte administratif. Ici, on fait une naissance. Ici, on s’occupe d’un veau qui va mal. Ici, on s’occupe d’un animal qu’il faut isoler. Ici, on s’occupe d’un semis. Ici, on s’occupe d’une décision à prendre. Et donc, je crois que c’est cette pluralité aujourd’hui qui plaît aux jeunes, mais qui, en même temps, leur impose d’être généralistes. Ce qui peut aussi être une difficulté au moment où on essaie de spécialiser chacun dans son domaine. Et je crois que cette richesse-là peut intéresser aujourd’hui ces jeunes, qu’il convient de remettre dans le vivant et dans l’interaction. Très loin de l’IA et très loin des tablettes.

« Une société ne peut pas bien aller si son alimentation n’est pas de qualité et accessible »

Qu’est-ce que vous voulez que les visiteurs retiennent de cette édition des Terres de Jim ?

David Suck : Que la Moselle est fière de ses agriculteurs, de ses habitants et de sa jeunesse. Que la Moselle s’est organisée, que la Moselle s’est ralliée autour de l’essentiel et que le Département, bien que ce soit d’abord la collectivité et la solidarité, continue à investir, continue à apporter sa contribution dans le domaine économique. Parce que la meilleure façon d’avoir une population qui est convaincue de sa place, d’apporter de la valeur ajoutée, d’apporter sa contribution, c’est de pouvoir l’accompagner quand elle décide de s’investir, quand elle décide de choisir un métier. Le deuxième message c’est : regardez aujourd’hui la qualité de nos productions, la qualité des équipements, la qualité aussi de l’écoute des agriculteurs qui aujourd’hui viennent ici pour expliquer. Vous avez des gens qui ont passé quasiment une année à préparer l’événement. C’est autant de temps qu’ils ne sont pas sur leurs fermes. On a une crise climatique avec un retentissement particulier cette année. Ils ne se sont pas détournés de l’objectif. Et puis je crois que c’est la démonstration que nous sommes optimistes aujourd’hui en Moselle par rapport à la capacité que nous aurons à relever les défis de demain.

Photo © Krystel Aziza

Jonathan Vaucher
Jonathan Vaucher
Chef d'édition numérique. Présentateur. Journaliste référent politique.

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