La Région Grand Est vote ce jeudi son « pacte pour l’industrie », un grand programme politique qui vise à améliorer la souveraineté de la région, son attractivité et sa compétitivité.
Alors que la Région vote en séance plénière ce jeudi son « Pacte pour l’industrie », composé de 73 mesures destinées à accélérer la réindustrialisation du Grand Est, les Écologistes ont invité, dans une salle connexe, des syndicats pour animer une « contre-table ronde » en marge de celle réunissant quatre industriels dans l’hémicycle pour une table ronde sur les enjeux et les métiers de demain : Joseph Puzo d’Axon Cable, Valérie Roch de Semin, Jérôme Lionet de Saint-Gobain Pont-à-Mousson et Cécile Cantrelle d’Alsapan.
Pour le président Franck Leroy et les élus, c’était l’occasion de prendre acte de la situation actuelle de l’industrie dans la région et des outils mis à disposition par la Région. Mais surtout de souligner l’intérêt de valider ce pacte articulé autour de trois axes présentés lors de la session du jour. D’un côté, renforcer la compétitivité de l’industrie avec la création d’un fonds souverain régional, davantage de décarbonation des usines ou encore l’accompagnement des start-up industrielles. De l’autre, renforcer l’attractivité du territoire pour « produire, recruter et s’installer durablement », en s’appuyant sur la formation, mais aussi en facilitant le logement et l’acquisition foncière, notamment des friches industrielles. Enfin, « faire de l’industrie une fierté régionale » en valorisant les métiers, en renforçant leur mixité et en améliorant l’orientation.
L’industrie et le social
« Une région prépare l’avenir, elle accompagne les transformations économiques, organise et gère les équilibres territoriaux, agit pour éviter que les fractures ne deviennent des fatalités », présente Franck Leroy, qui annonce 10 millions d’euros d’investissements dès 2027 et un milliard d’euros sur quatre à cinq ans. « Dans la sidérurgie, la surcapacité chinoise représente aujourd’hui quatre fois la capacité européenne. Et depuis le Covid, l’écart des coûts n’est plus de x1,5 mais de x2 : c’est deux fois plus cher en Europe qu’en Chine », précise Jérôme Lionet pour illustrer le défi. Valérie Roch préconise une simplification des démarches, Joseph Puzo de s’appuyer sur les professeurs pour en faire des ambassadeurs de l’industrie, « et renforcer l’orientation des jeunes et la formation », complète Cécile Cantrelle.
Le président dévoile alors un plan en 73 mesures, fruit d’un travail avec les industriels, mais aussi les syndicats et les groupes politiques, qui ont tous présenté leurs contributions. Pour Michael Weber, président du groupe socialiste, il faut questionner « la place de l’industrie dans notre modèle social. Avec la crise sanitaire et l’Ukraine, on a découvert que l’industrie n’est pas qu’une question économique, c’est aussi une question de souveraineté et d’indépendance ». Le groupe veut une industrie créatrice d’emplois, accompagnant la mutation écologique et économique du territoire, et regrette l’absence « d’une stratégie claire et d’une vision à long terme ». Autre critique émise : le manque de « confiance » envers « ceux qui font vivre l’industrie au quotidien, les salariés ». Une remarque reprise par Éliane Romani, présidente des Écologistes, qui estime que « c’est l’affaire de tous, pas seulement des chefs d’entreprise ». D’où la tenue d’une conférence avec salariés et représentants syndicaux en parallèle, à laquelle seuls les Écologistes ont participé.
Absence des syndicats ?
Le président s’offusque : « Tout le monde a été consulté pour préparer ce pacte. » Les syndicats étaient, eux, encore questionnés le matin même. « Sur la méthode, les salariés ont pu contribuer à l’écrit à ce pacte, mais nous regrettons de ne pas avoir eu assez de dialogue. Les représentants ne sont pas invités à la table ronde, ni même à entendre les débats, alors que nous avons fait partie des contributeurs… c’est une drôle de façon de voir le dialogue social territorial », a critiqué Mélanie Blandin, secrétaire générale de la CFDT Moselle. Elle défend notamment un axe qu’elle juge insuffisamment pris en charge : la santé au travail, « surtout dans un moment où la société débat du fait de travailler plus longtemps. On ne peut pas négliger cette partie, car des personnes sont encore aujourd’hui abîmées par le travail ». « Dans la délibération soumise aujourd’hui, il n’y a pas un mot sur les salariés », s’indigne Amar Ladraa, représentant CGT Grand Est Industrie. Les syndicats ont demandé la création d’une commission de contrôle et d’évaluation des aides publiques aux entreprises. « Il faut que les délégués des CSE et les élus puissent savoir ce que les industriels font de l’argent donné par la Région », plaide la CGT, qui estime que « les salariés aussi sont capables de prendre de bonnes décisions sur certains projets ».
Dans les recommandations des groupes politiques, « les efforts en matière de décarbonation sont insuffisants pour atteindre l’objectif fixé, il faudrait aller trois fois plus vite, d’autant que certains, comme ArcelorMittal, reviennent même sur leur décarbonation », s’indigne Éliane Romani. « La réindustrialisation doit servir trois objectifs : la souveraineté de notre territoire, la transition écologique et la cohésion territoriale. » Elle préconise de « produire autrement », dans le respect « de la démocratie et de l’environnement », et appelle à la vigilance « sur la simplification et la dérégulation, qui servent de prétexte à moins de droits et à un bashing écologiste ». Laure Haag préconise un renforcement des infrastructures ferroviaires et du fret, ainsi que la réhabilitation des friches plutôt que l’artificialisation.
Le RN prendra « le chemin opposé »
Pour Christophe Choserot, président du groupe centriste, « automobile, acier, chimie… nous avons déjà tout ce qu’il faut sur le territoire, il ne manque que la volonté d’avancer. Quelles que soient les crises, notre région s’est toujours relevée ». Et de citer lui aussi trois chantiers stratégiques : le capital humain (éducation et formation), la transformation énergétique (décarbonation) et les opportunités offertes par l’intelligence artificielle, plusieurs fois citée. Pour le socialiste Éric Quenard, « nous n’avons pas choisi une opposition de principe mais une contribution à ce pacte, sur la structuration des filières, sur le travail du foncier et des friches. Pour autant, il manque une vraie stratégie à cette longue liste de mesures. Nous voulons un cap, et savoir dans cinq ans combien d’emplois auront été créés ou sauvés. »
Enfin, le RN, par la voix de Laurent Jacobelli, a dénoncé « du gaspillage, une gabegie financière » : « Votre seul objectif devrait être de faire attention à l’argent public (…) et de tailler dans les dépenses inutiles. » Profitant de la tribune régionale pour faire la campagne RN de 2027, l’élu dit espérer « desserrer l’étau fiscal », critiquant la nouvelle taxe d’éco-contribution « dans une France qui croule sous les impôts », ainsi qu’un excès de normes et de formulaires « qui contraint un chef d’entreprise à passer deux jours par semaine dans la paperasse ». Enfin, selon lui, le Grand Est a laissé passer un « avantage compétitif industriel, le nucléaire, qu’on nous envie », en « cédant au choix obscurantiste des énergies intermittentes que sont l’éolien et le photovoltaïque ». Le RN choisira « le chemin opposé à celui que vous avez tracé », préférant ne pas contribuer au pacte.
Claude Sturni estime que ce pacte s’inscrit dans une logique de « confiance, de responsabilité et de reconquête industrielle », avec pour objectif de « transformer l’héritage en puissance d’avenir ». Un programme politique ambitieux qui touche à la souveraineté, à l’éducation, au foncier, à la compétitivité et à l’emploi, « sans oublier la transition, avec des conditions sur la décarbonation ». Plusieurs élus ont en effet préconisé de conditionner les aides à une meilleure stratégie. Les filières du nucléaire, du ferroviaire, de la santé, de la bioéconomie et de l’intelligence artificielle sont ciblées.



