Belkhir Belhaddad : « quelle bêtise de croire qu’on peut fabriquer sans avoir d’usines »

Invité de l’émission politique Le Tour de la question, le député de Moselle Belkhir Belhaddad (PS) vient d’être nommé à la tête d’une mission parlementaire sur l’avenir de la sidérurgie.

Vous êtes député socialiste de la première circonscription de Moselle. Vous avez récemment été missionné par le Premier ministre Sébastien Lecornu pour travailler sur l’avenir de la sidérurgie française. C’est quoi le but d’une mission parlementaire ?

Belkhir Belhaddad : C’est une mission sur une thématique importante et d’actualité. En l’occurrence, il s’agit de l’avenir de la sidérurgie française, alors que nous avons un débat majeur sur la souveraineté de plusieurs filières industrielles. Cette mission va durer six mois, avec une remise de propositions prévue d’ici à la fin du mois de mars. Elle sera menée avec ma collègue sénatrice Anne-Marie Nédélec, qui représente la Haute-Marne, dans le Grand Est. Nous allons formuler des propositions très concrètes. Nous sommes également à l’approche d’une échéance démocratique importante, la présidentielle. Nos propositions ne seront donc pas simplement remises au Premier ministre : nous souhaitons aussi qu’elles alimentent le débat public et que chacun puisse s’en emparer.

Dans sa lettre de mission, Sébastien Lecornu évoque un « plan acier au niveau européen », des mesures de sauvegarde mises en place pour lutter contre les surcapacités. Comment saura-t-on si elles fonctionnent ? Quels seront les indicateurs à observer : les prix, la production, les emplois ?

Des mesures de sauvegarde ont déjà été prises, mais tardivement. Les premières mesures antidumping remontent à 2015 et les premières mesures de sauvegarde à 2019. Pourtant, elles n’ont pas réglé le problème. Les produits chinois continuent d’arriver très facilement sur le marché, alors que la demande diminue. L’écart entre l’offre et la demande n’a donc toujours pas été résorbé. Les mesures de 2019, notamment celles portant sur les quotas et les droits de douane de 25 % au-delà de certains volumes, n’ont pas produit les effets attendus. Donc un nouveau plan acier a été adopté en 2026, avec des droits de douane portés au-delà de 50 %, comme l’ont fait les Américains. Nous devons absolument protéger notre marché européen grâce à ces mesures de sauvegarde, mais aussi à travers la taxe carbone. Les produits que nous importons doivent respecter un certain nombre de normes environnementales.

Pour comprendre cette surcapacité, la production mondiale potentielle atteint 2,4 milliards de tonnes d’acier par an, quand la demande est estimée à 1,8 milliard. Il existe donc un excédent considérable. Les industriels doivent continuer à vendre, parfois à bas prix, pour maintenir leur activit.

Oui, tout à fait. Il faut un marché en face. Notre marché est européen, mais aussi international. Protéger les producteurs européens et français, c’est leur donner la capacité de répondre aux besoins de plusieurs filières. C’est notamment le cas de la Défense. Nous avons voté une loi de programmation militaire importante, à laquelle s’ajoutent six milliards d’euros dans le budget de cette année, au-delà des 36 milliards déjà prévus. Il faut que nos industries puissent en bénéficier et répondre à ces enjeux. L’industrie automobile a également besoin d’investissements importants. Elle doit notamment utiliser des aciers plus fins, capables de répondre aux exigences d’autonomie des véhicules électriques.

« Il faut considérer la sidérurgie française comme une priorité »

Même si la demande diminue, les besoins restent donc importants dans plusieurs filières industrielles. On ne peut pas défendre la souveraineté industrielle dans la Défense, l’automobile ou l’aérospatial tout en laissant la sidérurgie française et européenne à la traîne. Il faut la considérer comme une priorité et la protéger par des mesures de sauvegarde aux frontières européennes, des quotas et des dispositifs de soutien comme les certificats d’économie d’énergie.

Pour cela, c’est aussi à l’Europe de défendre son industrie…

Oui, aujourd’hui, ce sont à peu près 300 millions de tonnes, ce sont pratiquement 3 millions d’emplois indirects. En France, ce sont 36 000 emplois aujourd’hui, et 100 000 emplois indirects qui font vivre nos territoires. Mon combat est de trouver des leviers de compétitivité, de production et de sauvegarde des emplois sur nos territoires, et réfléchir à la question de la décarbonation.

La filière a perdu près de 60 000 emplois en quarante ans. Entre préserver les emplois existants, en recréer ou accompagner les transformations à venir, quelle doit être la priorité ?

Il faut d’abord sauvegarder les aciéries et les forges qui existent encore en France. La Fonderie de Bretagne a été liquidée il y a quelques jours. Les fonderies de Tarbes, qui produisent les obus de 150 mm destinés notamment aux canons Caesar, risquent également d’être liquidées. Il faut absolument préserver ces emplois. En parallèle, des investissements considérables sont engagés pour décarboner la production. À Dunkerque, plus de 1,3 milliard d’euros sont investis dans des fours électriques. C’est également le cas à Fos-sur-Mer, avec de nouveaux procédés qui permettent de remplacer les hauts-fourneaux par des technologies innovantes, moins coûteuses et moins émettrices de CO₂.

« Si nous cessons d’investir, nous ne pourrons même plus maintenir les emplois existants »

Ces investissements doivent permettre de préserver les emplois, mais aussi d’en développer de nouveaux. Si nous cessons d’investir, nous ne pourrons même plus maintenir les emplois existants, comme on l’a vu avec NovAsco. Il faut également faire en sorte que les financements votés par le Parlement se traduisent par des marchés pour les industriels français. L’Allemagne y parvient dans le secteur de la Défense : lorsque des budgets sont votés, ses entreprises en bénéficient directement. Nous devons faire la même chose en France.

La décarbonation est donc un enjeu économique, puisqu’une sidérurgie moins énergivore permet aussi de réduire les coûts. L’État doit-il accompagner financièrement cette transition ?

Oui, notamment grâce au dispositif des certificats d’économie d’énergie. Les fournisseurs d’énergie sont tenus de financer des économies d’énergie et pourront notamment le faire à travers des projets industriels comme ceux de Fos-sur-Mer ou de Dunkerque. Sur le projet de Fos, qui représente 1,3 milliard d’euros, 550 millions sont apportés sous cette forme. Ce financement est rendu possible par la réglementation française, soutenue par l’État.

La baisse de la demande européenne et le coût de l’énergie font également partie des causes de la crise. Sur ces deux aspects, que peut-on faire concrètement ?

Il faut investir dans la décarbonation. C’est un enjeu crucial pour notre économie. Ces investissements permettent de réaliser des économies dans les processus de fabrication et constituent donc un levier de compétitivité face à nos concurrents.

Avec cette mission parlementaire, aurez-vous le pouvoir de proposer des mesures immédiatement applicables ou votre rôle se limitera-t-il à formuler des recommandations ?

Il ne s’agira pas simplement de recommandations. Je souhaite formuler des préconisations très fortes, y compris disruptives. Je veux profiter de cette mission pour faire avancer plusieurs sujets, notamment celui des financements et du soutien apporté aux secteurs stratégiques comme la sidérurgie. Nous avons parfois beaucoup de difficultés à faire intervenir notre banque publique d’investissement sur des projets de cette nature. Il faut accepter de prendre certains risques. Je souhaite donc faire des propositions ambitieuses, même s’il est encore un peu prématuré d’en dévoiler les orientations.

« Le crédit d’impôt recherche doit absolument être maintenu »

Nous irons à la rencontre des grands sidérurgistes français, avec plusieurs déplacements prévus à Dunkerque, à Fos-sur-Mer et dans le Grand Est, notamment en Moselle. La recherche est également fondamentale. Le crédit d’impôt recherche doit absolument être maintenu. C’est une mesure que je défendrai fortement. Nous rencontrerons aussi les syndicats et les salariés, ainsi que les parlementaires européens et les deux commissaires européens chargés de ces sujets, à Bruxelles. Notre ambition est de faire des propositions concrètes et opérationnelles, qui aillent beaucoup plus loin que ce qui a été fait jusqu’à présent. Nous avons pris du retard ces dernières années, par naïveté, je pense. Le bon chemin commence à être pris, mais il faut maintenant accélérer. Les Chinois, les Américains ou les Russes ne nous attendent pas.

La reconversion des friches industrielles fait aussi partie des enjeux. Dans le Grand Est, seules 105 friches sur 913 ont été reconverties, et une opération peut durer en moyenne vingt ans. Est-il devenu trop compliqué de réutiliser ces sites, en raison des règles d’urbanisme, de la pollution des sols ou des normes ?

C’est une vraie richesse et un potentiel incroyable pour nos territoires. Je pense notamment aux Portes de l’Orne, avec 400 hectares disponibles. Nous avons là l’occasion de transformer notre économie traditionnelle, notamment celle de la sidérurgie, pour nous tourner vers de nouveaux marchés, de nouvelles innovations et de nouvelles industries, liées par exemple à l’intelligence artificielle. Concernant les normes et les délais, j’ai travaillé pendant quatre à cinq ans au cœur de l’organisation des Jeux olympiques et paralympiques. Nous avons réalisé des choses extraordinaires. Le village olympique, qui constitue la plus grande opération immobilière de ces 80 dernières années, aurait normalement nécessité quinze ans de travaux. Nous l’avons construit en quatre ans, dans les délais, avec la qualité nécessaire et en respectant les coûts.

Nous sommes donc capables de simplifier les procédures administratives et de réduire considérablement les délais d’autorisation. Plusieurs projets d’intérêt national ont d’ailleurs été identifiés en France. Celui de Fos-sur-Mer bénéficie de ce statut, qui doit permettre d’accélérer les opérations, souvent réalisées sur d’anciennes friches industrielles. Il faut retrouver cette capacité à agir rapidement pour rendre notre industrie compétitive.

Vous êtes arrivé en France le 12 octobre 1976, il y a presque cinquante ans, pour rejoindre votre père, qui travaillait dans la sidérurgie en Moselle. Est-ce que cette histoire personnelle vous donne une responsabilité particulière dans ce dossier ?

Il y a forcément une part d’émotion. Mon père avait travaillé à la SAFE, qui deviendra un jour NovAsco, comme beaucoup de salariés du secteur à Hagondange et dans la vallée de l’Orne. Il a ensuite travaillé à l’acierie de Gandrange, à la coulée continue, où il a terminé sa carrière. C’est une émotion particulière, mais aussi une envie de donner un avenir à cette sidérurgie. J’entends trop souvent des personnes s’étonner qu’il y ait encore une sidérurgie en France et des emplois dans ce secteur.

« Oui, il y a encore un avenir pour notre sidérurgie. « 

Oui, il y a encore un avenir pour notre sidérurgie. Nous faisons face à des défis considérables dans la Défense, l’automobile et d’autres filières. Il y a des emplois à préserver et à développer. Nous ne nous battons pas avec les mêmes armes que la Chine ou les États-Unis, et l’objet de cette mission est justement de trouver les leviers qui nous permettront de le faire. Je souhaite que nos territoires puissent en bénéficier, pas seulement pour sauvegarder ce qui peut encore l’être, mais aussi pour construire une véritable vision et faire de la sidérurgie une priorité stratégique.

La Moselle a été lourdement touchée par les difficultés du secteur. Le dossier NovAsco, avec la fermeture du site d’Hagondange après la reprise par Greybull, en est un exemple. Vous et le ministre aviez qualifié le repreneur de « voyous » à l’Assemblée nationale. Est-ce un échec ?

C’est un véritable gâchis. C’était le quatrième redressement judiciaire. Les erreurs politiques commises au cours des trente ou quarante dernières années ont consisté à considérer que l’industrie n’était plus une priorité, que l’on pouvait fabriquer des produits sans disposer d’usines. Quelle bêtise ! Nous le payons très cher aujourd’hui. Les mesures européennes ont tardé à être prises. Nous avons désormais engagé le bon mouvement, mais nous avons perdu beaucoup de temps.

« Nous avons eu en face un repreneur voyou qui n’a pas respecté ses engagements »

Je pense aussi que le choix de Greybull, plutôt que celui d’un sidérurgiste italien qui avait présenté un projet intéressant, a été une erreur. Cet industriel italien produisait deux millions de tonnes d’acier par an. Malheureusement, ce n’est pas lui qui a été retenu. Nous connaissions Greybull pourtant. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’une commission d’enquête a été mise en place et que l’État a porté plainte contre le groupe. Celui-ci n’a finalement engagé qu’un million et demi d’euros sur les 90 millions promis. En 2024, j’avais personnellement mobilisé l’État, jusqu’au plus haut niveau, pour obtenir une contribution de 85 millions d’euros. L’État a mis cet argent sur la table. Malheureusement, nous avons eu en face un repreneur voyou qui n’a pas respecté ses engagements.

Comment éviter qu’un nouveau dossier NovAsco se reproduise ? Faudra-t-il imposer des garanties financières aux repreneurs ?

J’avais notamment fait une proposition à Sébastien Martin, le ministre de l’Industrie, et Roland Lescure au ministère de l’Économie et des Finances. Sans aller jusqu’à une nationalisation totale, plutôt partielle, il s’agirait de nantir les apports de l’État, par exemple les 85 millions d’euros engagés dans le dossier. Cela permettrait de demander des comptes aux repreneurs et, s’ils ne respectent pas leurs engagements, de récupérer une partie des sommes engagées. Dans le cas de Greybull, nous aurions ainsi pu récupérer une grande partie des 80 millions d’euros sur lesquels le groupe s’était engagé.

ArcelorMittal est aussi un gros industriel de Moselle, quel avenir pour lui en Moselle ? Peut-on encore imaginer une filière durable sur notre territoire ?

Oui. Nous avons prévu de rencontrer les acteurs du groupe. Il existe des perspectives autour de la décarbonation, de la demande importante dans le secteur de la Défense et de l’automobile. Il faut aussi aller vers une spécialisation dans des produits plus fins, notamment pour améliorer l’autonomie des véhicules électriques. Le Grand Est dispose d’un secteur automobile important. Il ne faut pas oublier que nous avons à la fois une filière de production primaire et secondaire avec ArcelorMittal, mais aussi un centre de recherche extrêmement important, parmi les plus performants en Europe, voire dans le monde.

Le campus R&D, c’est 700 emplois en Moselle…

Tout à fait ! Et moi, ce que je regrette dans le dossier NovAsco, c’est que nous n’avons pas seulement perdu une activité industrielle. Nous avons également perdu un centre de recherche d’une quarantaine de personnes. Il y a une quinzaine d’années, ce centre de recherche d’Hagondange comptait parmi les plus performants. Nous avons perdu tout cela dans ce gâchis. Il faut absolument continuer à investir dans la recherche et l’innovation. C’est aussi grâce à elles que nous pourrons nous différencier des produits chinois ou américains. Au-delà de la protection de nos marchés, nous devons investir massivement dans nos aciéries pour les décarboner, rendre nos produits plus compétitifs et soutenir la recherche.

Photo © Matthieu Henkinet

Jonathan Vaucher
Jonathan Vaucher
Chef d'édition numérique. Journaliste référent politique, présentateur de l'émission Le Tour de la Question.

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