Invité du Tour de la Question, Michaël Weber, sénateur PS de Moselle, membre de la commission de l’aménagement du territoire, ancien maire de Wolfling-les-Sarreguemines, ancien président du Parc naturel régional des Vosges du Nord, revient sur son opposition au texte de loi sur l’urgence agricole, et sur l’épisode de canicules et de sécheresses que la Moselle a connu.

Quand on a l’habitude d’être, comme vous, dans des régions boisées, agricoles, rurales, comment est-ce qu’on regarde un été comme celui qu’on vient de passer ?
Michaël Weber : Pour la question de la forêt, puisque j’étais aussi président des communes forestières de ce département, l’inquiétude va grandissant. Ça fait quelque temps qu’on sait que la forêt ne capte plus autant de carbone que par le passé, qu’il y a des risques d’incendie et qu’on découvre même en Moselle cette inquiétude. Aujourd’hui, toutes les communes rurales sont engagées pour se prémunir face à ce risque qui va aller croissant dans les années à venir.
La Moselle, c’est à peu près 31% du département qui est boisé, donc un territoire directement impacté.
Surtout que la particularité des départements de l’Est français, du Grand Est, c’est que ce sont des forêts essentiellement publiques : forêt domaniale, forêt communale, et la forêt privée est moins importante que ce que l’on a connu dans les Landes ou en Gironde. Avec une particularité aussi, c’est que nous ne sommes pas dans une forêt purement de production. Ce qui, à mon avis, est une façon de résister face au changement climatique et aux feux de forêt, c’est d’avoir des forêts à couvert continu avec des essences mélangées, comme c’est le cas aujourd’hui. Vous savez qu’il y a eu la crise des scolytes et des résineux. Donc si on mélange les forêts avec du hêtre, du chêne et des résineux, peut-être que ça va nous permettre de nous prémunir pour la suite. L’inquiétude maintenant, ce n’est pas simplement celle-ci, c’est de savoir aussi quelles sont les essences qui demain vont s’adapter au climat qui est annoncé.
Le changement climatique, on le vit déjà, on est en plein dedans. Est-ce qu’on est en train de changer de réalité dans les territoires ruraux ?
Bien sûr. Au moment même où l’on parle de la question de l’eau et des pratiques agricoles, le changement climatique nous rappelle à l’ordre : dès le mois de juin, on a eu de très fortes chaleurs avec une première vague de canicule, et l’été a été marqué par des épisodes caniculaires qui se sont succédé, avec des impacts très concrets. Les moissons qui se font de plus en plus tôt, nos prairies qui sont totalement brûlées, le manque d’eau, les gens qui font du jardin qui ne peuvent plus en faire… L’essentiel des territoires ruraux, et je rappelle que la Moselle est d’abord un territoire rural, est directement concerné. Cette espèce de rappel à l’ordre sur le changement climatique, il est terrible, on sait que les réponses que l’on peut apporter ne seront pas que des réponses locales. La raison du réchauffement climatique à l’échelle planétaire, c’est l’activité humaine, et tant qu’on n’a pas réglé cette problématique, on ne sera qu’à essayer de faire de l’adaptation.
Quand on a préparé cette émission, vous m’avez dit : « sécheresse, feux de forêt, agriculture, et ce projet de loi, tout est lié ».
Par exemple, je prends le cas de l’eau, qui est à mon avis le sujet principal, on a moins d’eau, on a des problèmes de renouvellement des nappes phréatiques, l’agriculture a besoin d’eau. Une des réflexions menées, c’est d’essayer de stocker l’eau, puisqu’on a des épisodes pluvieux beaucoup plus violents que par le passé, avec des trombes d’eau importantes. Donc la question, ce serait de retenir cette eau-là pour peut-être la redistribuer par la suite. Moi je n’ai pas de position particulière, ce que je dis simplement, c’est attention à utiliser l’eau des nappes phréatiques pour l’agriculture, attention pour les retenues collinaires, attention aussi sur la pollution de l’eau et du partage de l’eau.
Quand l’eau manquera finalement, qui sera prioritaire ? C’est ça la question : l’eau potable, l’agriculture, l’industrie, les incendies ?
La Moselle l’illustre bien : on a une centrale nucléaire qui a besoin d’eau, et qui a dû fermer un de ses réacteurs pour cette raison. On a une agriculture qui a elle aussi besoin d’eau, avec des cultures qu’il faudra revoir, je pense à l’usage au maïs qui peut-être n’est plus tout à fait adopté à nos territoires. On a la question de l’eau potable. On voit bien qu’il y a là des concurrences sur les usages de l’eau, et le premier sujet, c’est bien sûr la santé humaine. On ne peut pas demain accepter ou considérer que toute l’eau que l’on devra consommer ne sera que de l’eau en bouteille. On a une eau potable qui doit être une eau de qualité, et je pense qu’on doit tout faire pour préserver cette eau pour la consommation de nos concitoyens lorsqu’ils ouvrent le robinet.
« si l’idée de la loi c’est de puiser de l’eau dans les sous-sols pour créer des grandes réserves, je suis totalement opposé »
Alors justement, sur ce projet de loi, il y a l’idée de doubler les capacités de stockage d’eau à 2035, une bonne chose pour vous ?
Je pense que tout dépend où est-ce qu’on va la chercher. Je n’ai rien contre à ce que l’on retienne une partie de cette eau-là, je pense que sur des retenues collines déjà existantes qui avaient été oubliées, on peut imaginer de les remettre en ordre, mais par contre je suis totalement opposé à puiser de l’eau potable pour créer par exemple des bassines. Dans certaines régions, comme aux marais poitevins, là où les bassines existaient, l’eau s’est évaporée. Donc si c’est de puiser de l’eau dans les sous-sols pour créer des grandes réserves, je suis totalement opposé. Et je crains que de ce point de vue-là, on n’ait pas toujours l’objectivité nécessaire.
Aujourd’hui, est-ce qu’on demande trop aux agriculteurs de s’adapter à ce changement climatique, mais sans forcément leur donner les moyens ?
Le monde agricole, malgré toutes les remarques que l’on peut formuler, s’est très largement adapté à la situation. L’agriculteur veut vivre décemment de son travail et il répond aux exigences de la société. Après-guerre, on a demandé à ce qu’il y ait une agriculture productiviste, aujourd’hui on demande une agriculture de qualité qui, malgré tout, ne mette pas en péril l’autonomie, la souveraineté alimentaire du pays. Et en fait, là encore, on a des contradictions parce que les choses ont changé, le climat a un impact. Je pense qu’il faut accélérer cette adaptation et je pense qu’il faut mieux rémunérer cette adaptation nécessaire. Et de ce point de vue-là, je regrette personnellement que la politique agricole commune, qui est un moyen du financement, ne soit pas adaptée aux nouvelles exigences agricoles. Il faudra absolument que dans la prochaine négociation, ceux qui font des efforts pour avoir une agriculture de territoire, de proximité, qui assurent la qualité, qui savent utiliser les eaux, qui essayent d’autres modes de culture, soient privilégiés par rapport à d’autres.
Donc ce que vous dites, c’est qu’aujourd’hui, la bataille agricole, elle se joue davantage à Bruxelles qu’au Sénat ou au Parlement.
Bien sûr, d’abord, le Parlement essaye en vertu des pressions qui ont été faites, d’apporter des réponses. Mais il y a aussi la question européenne d’un côté. Et de l’autre, c’est aussi le renouvellement des générations : on ne peut pas avoir demain une concentration des terres, de l’exploitation agricole, entre les mains de quelques agriculteurs qui deviendraient superpuissants. Il faut refaire une agriculture de territoire. Dans nos villages, moi, je suis atterré de voir le nombre d’agriculteurs qui ferment leur exploitation sans repreneur.
En juillet, vous disiez que cette loi, c’était, je cite, « de l’agro-business qui imposait son libéralisme. » Pourtant, dans le même vidéo Facebook, vous vouliez aussi de la productivité. Alors, comment on fait ?
Je pense qu’il n’y a pas d’opposition entre les deux. Le problème, c’est que ce texte de loi, à mon avis, a été dicté par ceux qui souhaitent faire de l’agrobusiness. Là encore, on le constate : la fonction même de l’utilisation du maïs n’est pas une absolue nécessité. Pourtant, on voit partout aujourd’hui des maïs qui souffrent. Donc, c’est aussi la preuve que, quelque part, le prix d’achat d’un certain nombre de ces éléments agricoles, justifie des pratiques qui ne sont pas adoptées, ni à nos sols, ni au climat actuel. Je crois qu’il faut, de ce point de vue-là, retrouver de l’équilibre. Si je prends un exemple, puisqu’on peut parler de l’acétamipride et de l’impact de l’usage des pesticides. Quand on sait que l’usage ne fait varier ou améliore la productivité que de 5%, souvent même en deçà, je crois que ce n’est pas une nécessité.
« ce texte de loi, à mon avis, a été dicté par ceux qui souhaitent faire de l’agrobusiness »
Parlons justement des produits phytosanitaires. C’était un des points d’opposition, on vous a beaucoup vu sur les réseaux sur ce débat. Vous êtes le seul Mosellan à avoir voté contre cette loi d’urgence agricole, pourquoi ?
J »ai dû travailler, dans le cadre de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, sur une note scientifique sur l’acétamipride. Nous avons invité des scientifiques. Depuis le 18 décembre, nous avons présenté cette note avec un collègue député Rassemblement national avec les conclusions qui nous allaient tous les deux très bien. Et puis, finalement, ça s’est mal passé puisque cette note n’a pas été adoptée pour des raisons politiques.
La raison était que ça heurtait le calendrier parlementaire.
Oui, je rappelle que le Sénat voulait réintroduire l’acétamipride, ce qui n’était pas le cas à l’Assemblée nationale. Cette substance, par exemple, n’est pas utilisée dans l’agriculture française et ne concerne que certaines filières : la noisette, la cerise, la pomme et les betteraves. Quand j’ai interrogé l’interprofession sur la betterave, l’année 2025 n’a jamais été aussi importante. Et l’impact du produit, on me répond que ça améliore le rendement de 3 %. Le risque et l’avantage ne justifient pas qu’on utilise l’acétamipride.
Quels sont les risques que les scientifiques ont présenté ?
L’acétamipride a un impact sur la biodiversité, sur les pollinisateurs. Il est très agressif, mais il a aussi un impact sur la santé, notamment sur la santé des jeunes. On sait qu’il traverse la barrière placentaire. On sait aussi que les doses d’acétamipride dans l’eau souterraine est de plus en plus importante. Et comme c’est une molécule créée ex nihilo, on ne sait pas la traiter aujourd’hui. On sait aussi que cette substance est présente par évapotranspiration dans les puits. C’est-à-dire que même si l’acétamipride n’est pas utilisé en France, il pleut aujourd’hui de l’acétamipride. Tout ça est documenté : 80 études ont été citées. La note sortira à l’automne, mais le débat est passé, ce que je regrette, parce que je pense que c’est une manœuvre politique qui a été souhaitée. Donc il y a de ce point de vue-là une crainte. Et la question que je pose, parce que je suis persuadé qu’in fine cette substance sera malgré tout interdite, qu’est-ce qu’on fera quand on se rendra compte qu’il y a un impact sur la santé avéré et reconnu par tous ? Il y aura des responsabilités à chercher à ce moment-là.
Sur ce débat, la droite vous répond assez souvent que vous vous focalisez sur les produits, alors que le texte contient beaucoup d’autres mesures en faveur des agriculteurs. Est-ce que vous pensez que vous passez à côté du reste de la loi ?
Non, pas du tout. On a voté tout ce qu’on jugeait effectivement plutôt positif. Avec mon groupe, on s’est opposés sur ces deux sujets, qui sont celui de l’eau et celui de l’acétamipride. Mais quand on a un vote global sur un texte, il faut prendre l’ensemble des éléments, et quand on touche à la santé humaine, on ne peut pas jouer avec cela. Je ne peux pas porter la responsabilité de revenir dans mes territoires en disant : « Écoutez, tout va bien, on a réintroduit une substance dont tout le monde reconnaît qu’elle est toxique et qui n’a, à mon avis, aucun intérêt pour améliorer la productivité. » En France, ce n’est pas ce produit qui va régler les problèmes liés au changement climatique ou qui va permettre qu’on produise plus alors qu’on souffre de l’eau et de la chaleur. En 2016, il y a eu un débat sur l’interdiction des néonicotinoïdes en France. Il n’y a pas eu un chamboule-tout ou de perte de production.
« Il faudra véritablement l’aide de l’Europe pour assurer la transition »
Alors comment on améliore la productivité ? Comment on place le curseur finalement entre la santé et la production des agriculteurs ?
Le sujet, c’est aussi de revenir à des pratiques qui nécessitent moins d’eau, et à la recherche qui permet d’améliorer la rentabilité avec de nouvelles semences. On revient aussi à une agriculture de territoire. Toutes ces pratiques-là, elles doivent changer. Je rappelle quand même que même l’agriculture biologique qui est touchée à certains égards a pu montrer qu’elle savait s’adapter et faire malgré tout de la production.
Alors cette transition, elle a un coût. Qui paye ? L’État, les consommateurs, les agriculteurs ?
Il faudra véritablement l’aide de l’Europe. Dans la politique agricole commune, je pense qu’il faut valoriser tous ces agriculteurs qui changent de pratiques, qui sont prêts à des transitions, qui sont prêts à travailler, à imaginer une autre agriculture demain et que l’on doit accompagner pour que ce soit une réussite. Peut-être après, les prix pourront permettre à ce que l’on régule les choses, mais en phase de transition, je pense que ça devra passer par des financements publics.
Sur ces produits phytosanitaires toxiques, comment on fait face finalement aux autres pays qui eux autorisent certains produits que nous on interdit ? La question de la souveraineté agricole derrière ça ?
Alors d’abord, c’est vrai que c’est un des arguments qui est beaucoup utilisé dans les débats politiques en disant que les autres pays l’autorisent. Ce n’est pas tout à fait la réalité. Beaucoup de ces produits-là ne sont pas autorisés dans d’autres pays. Chaque pays a sa stratégie, basée sur l’avis de l’organisme européen, l’EFSA. Chaque État a la responsabilité, dans le dosage et dans l’utilisation. Je le redis, la rentabilité liée à l’usage des produits phytosanitaires est plus à la marge que toute autre chose. J’évoquais tout à l’heure 5%, sur la betterave c’est même plutôt 3%.
Vous êtes sénateur depuis 2023, les sénatoriales auront lieu le 27 septembre, mais la Moselle n’est pas concernée par ce renouvellement. Vous êtes membre du groupe socialiste au Sénat. Quand les deux intérêts divergent, qu’est-ce qui prime ? La défense du département ou la ligne politique nationale ?
Pour moi, ça a toujours été très clair : les sénateurs, les cinq sénateurs de Moselle, ont à cœur d’aider d’abord les élus, les communes et les maires, qui font face à des difficultés de plus en plus importantes. Moi, je ne me suis jamais senti en difficulté entre ce que je défendais localement et ce que je défends au Parlement. On a parlé de l’agriculture, c’est vrai, j’ai pris des positions qui sont des positions fortes, et j’y tiens, parce que c’est aussi pour moi quelque chose de très personnel : comment est-ce que je me regarde dans la glace quand je sais l’impact que cela a sur la santé humaine ? A l’inverse, sur un autre sujet qui est celui de l’hydrogène natif, j’ai rendu une note scientifique il y a quelques semaines sur ce sujet, je pense que la Moselle a un atout, une carte à jouer, et je serai très actif auprès des élus locaux, auprès du département et de la Française de l’énergie, pour permettre de travailler ce sujet-là, de s’assurer de l’opportunité d’une énergie renouvelable. Je n’ai jamais eu à me cacher entre les positions que je prenais au niveau national et les positions que je défends localement, j’ai toujours été prêt à l’assumer.
« Je n’ai jamais eu à me cacher entre les positions que je prenais au niveau national et les positions que je défends localement »
La gauche peut progresser aux sénatoriales de septembre ?
Bien sûr. Je fais aussi partie de la commission électorale du Parti socialiste, et nous avons eu de nombreuses négociations avec nos partenaires. Vous savez que la première difficulté de la gauche, c’est de s’unir, et c’est un débat qui nous occupe dès maintenant pour l’élection présidentielle. C’est très difficile, parce que c’est aussi dans sa culture, avec un morcellement entre une gauche très radicale et une gauche plus sociale-démocrate, voire écologiste, ce que j’appelle de mes vœux. Je regrette qu’il y ait aussi des divisions à gauche pour ces élections sénatoriales. Ce que l’on sait, ce que l’on craint et ce que l’on combat, c’est d’éviter qu’il y ait un groupe RN au Sénat. Même s’il a un temps de retard, le Sénat est à l’image du territoire français et les élections municipales ont été plutôt bonnes pour le Rassemblement National, donc il y a fort à parier que des sénateurs du RN fassent leur entrée, et que le groupe des Macronistes aura peut-être des difficultés à se maintenir…
Vous pourriez être candidat à autre chose qu’au Sénat ?
Oui, bien sûr !
Photo © Matthieu Henkinet
- Retrouvez l’intégralité de l’émission avec Michaël Weber sur ce lien.
- Le Tour de la Question, l’émission politique de Moselle TV présentée par Jonathan Vaucher, à retrouver les mardis à 17h.




