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Quentin Bigot : « la situation financière de Gandrange n’est pas totalement réglée »

Invité du Tour de la Question, Quentin Bigot, maire de Gandrange, revient sur la dette qu’a du éponger sa ville et le renouveau industriel dans un territoire de friches, malgré les risques pour les habitants. Les usines d’hier seront elles les solutions de demain ?

Vous avez pris en mars la mairie à la gauche qui était en poste avec 18 ans de mandat d’Henri Octave. Comment se passent les premiers mois ?

Quentin Bigot : Très bien, beaucoup de choses à faire. Forcément il y une mise en place parce qu’on ne naît pas maire et puis il n’y a aucune école pour apprendre à devenir maire. Donc c’est vrai que les premiers mois il faut faire sa place, il faut prendre les habitudes, il faut gérer quotidiennement la mairie et en même temps s’approprier les nouveaux projets qu’on a voulu mettre en place pendant la campagne municipale.

Vous êtes arrivé aux responsabilités dans une commune qui connaissait une dette historique, 5,3 millions d’euros. Quelle est la situation financière de la ville aujourd’hui ?

Alors aujourd’hui la situation financière, la ville va mieux, pour autant la situation financière n’est pas totalement réglée. La dette qui était liée à un procès perdu avec un gros établissement bancaire a été réglée, par les Gandrangeois en grande partie à cause de cette hausse de taxes foncières. Mais les charges de fonctionnement de la collectivité restent aujourd’hui élevées. Donc il nous faut faire un travail quand même sur les années qui viennent pour assainir cette situation et pouvoir petit à petit baisser cette taxe foncière qui a trop augmenté.

Vous avez le sentiment que les habitants ont compris cet effort ?

Je pense que les Gandrangeois ont bien compris ce qui s’était passé. La vraie question c’est : est-ce qu’ils ont pardonné à l’ancienne municipalité, ça je ne pense pas parce qu’il y a quand même des fautes répétées et avérées de l’ancienne équipe. Mais les gens savent que je n’ai pas de baguette magique, je sens la population derrière moi pour arranger la situation, je fais de mon mieux tous les jours, je sais que jamais je ne pourrai leur rendre financièrement ce qu’ils ont mis. C’est en étant présent chaque jour en mairie, en faisant de mon mieux, en rendant des services plus efficaces, en investissant sur des choses qui leur serviront au quotidien, qu’on pourra leur rendre un petit peu cet argent qu’ils ont lâché pour rien.

« Cette dette aurait pu être évitée depuis quelques années » 

On aurait pu éviter de payer cette dette ?

Oui, ça aurait pu être évité depuis quelques années. Le procès, la première instance avec l’établissement bancaire date de 2021. En 2020, la ville avait dans les caisses un peu plus de 3 millions d’euros, donc il fallait faire des choix forts à ce moment-là qui n’ont pas été faits par la municipalité pour réduire le train de vie de la ville.

La Chambre régionale des comptes émettait son avis en juillet 2025. Pour elle, les ressources en fonctionnement étaient trop élevées, et le budget adopté en déséquilibre. C’est vous, et l’opposition qui avaient saisi cette instance à cause d’un « vote insincère » ?

On a effectivement vu en Conseil municipal, lorsque l’ancienne équipe a essayé de faire passer leur budget, que le budget n’était pas réellement équilibré. On a saisi la préfecture en disant : si demain on doit payer la banque, qu’est-ce qu’il se passe ? Sur ce, la préfecture a saisi la Chambre régionale des comptes qui est venue faire un rattrapage pour rééquilibrer les budgets et malheureusement aujourd’hui une collectivité n’a pas 10 000 leviers pour rééquilibrer ses comptes. Il n’y a que la taxe foncière.

C’était une façon pour vous d’arriver à la mairie en ayant aussi des finances saines ?

Non, je ne pensais pas qu’on arriverait à cette situation. Moi je n’avais pas non plus idée du déséquilibre financier qui était de 2,2 millions d’euros. Nous en tant qu’opposants, on n’avait pas accès à toutes les informations de ce qui se passait sur la ville et les finances étaient assez opaques. Donc on a tout découvert en même temps que la Chambre régionale des comptes a fait un travail. Et en ce moment même, elle est revenue pour faire un audit de gestion de la ville. Et là on va pouvoir savoir comment on va pouvoir avancer sur les prochaines années.

Quelle était votre priorité pour réduire la voilure ?

Le problème c’est que plus de la moitié du budget en fonctionnement sont des charges de personnel. Moi je ne peux pas et je ne veux pas arriver en disant : « on vire du personnel ». Donc, on saisi des opportunités. L’arrivée de AGCO c’est une taxe d’aménagement qui va être payée à la ville de Gandrange.  Et c’est là qu’il va falloir, en conseil, être assez intelligent pour investir cet argent sur des choses qui feront baisser le fonctionnement. Par exemple, on a encore deux chaudières au fioul pour deux bâtiments extrêmement importants. Ce sont des passoires thermiques. Les premiers investissements seront pour baisser cette facture d’énergie et baisser les charges de fonctionnement. Alors ça peut paraître bête mais effectivement on va dépenser de l’argent pour en économiser sur notre fonctionnement.

L’ancien maire assurait que la dette sera résorbée en 2026, après cette hausse historique de 136% d’impôts.

On va pouvoir continuer à baisser les impôts, c’est clair. Mais quand je suis arrivé sur mon siège de maire, on m’a présenté 200 000 euros de factures impayées qui ont dû être intégrées dans le budget 2026. Et puis lorsqu’il a laissé son siège de maire aussi, je crois qu’un jour ou deux avant l’élection, la dette à l’établissement bancaire a été réglée. Donc tout n’était pas réglé finalement en 2025 et tout n’est pas encore aujourd’hui réglé. De toutes façons, on va s’appuyer sur le rapport de la CRC. Ce n’est pas nous qui allons choisir la manière dont on va baisser cette taxe foncière. Cela sera guidé par des experts. Parce que ça pourrait être très démagogique de dire qu’on baisse fort la taxe foncière, je me ferai applaudir dans la rue. Mais si c’est pour dans cinq ans devoir la réaugmenter ou peut-être à l’entrée du prochain mandat devoir la réaugmenter, ça ne sert à rien. Je préfère dire aux habitants une vérité qui est un petit peu difficile, mais dire que chaque année on va pouvoir la baisser un petit peu pour avoir une situation stable. Je veux une stabilité pour Gandrange.

« sur la taxe foncière, Je préfère dire aux habitants une vérité qui est un petit peu difficile »

Longtemps, Gandrange a été le cœur même des terres sidérurgiques, industrielles de Lorraine, peut-on réellement imaginer aujourd’hui Gandrange redevenir une ville industrielle, peut-être avec une industrie complètement différente ?

Effectivement, c’est différent, AGCO qui vient s’installer, c’est une plateforme logistique, on est loin de l’acierie, de la torchère qui illumine toute la ville le soir lorsqu’elle brûle, les trains de minerais, de charbon qui passent. Il faut voir cette page tournée avec une certaine nostalgie mais moi je ne suis pas devenu maire à 33 ans pour me lamenter sur la disparition de l’acierie. Je suis très fier de ce patrimoine, c’est notre identité, par contre il faut se saisir des opportunités qui arrivent. Les friches industrielles, il y a une dizaine d’années ça ne valait rien, aujourd’hui ça vaut de l’or.

On fait quoi avec les friches d’ArcelorMittal entre Rombas, Gandrange et Amnéville ?

AGCO s’installe. 90 000 m² d’entrepôt logistique, avec une usine de pointe extrêmement vertueuse, avec des panneaux solaires, donc on redevient un territoire attractif. A Rombas et Amnéville ça bouge beaucoup aussi. Toutes ces friches qui étaient finalement des verrues dans le territoire de la Vallée de l’Orne vont redevenir aujourd’hui une richesse qui va nous permettre de repartir. Gandrange a une position extrêmement stratégique, à 5 minute du zoo d’Amnéville et des Thermes, proche de l’A31, on a une belle forêt en lisière. C’est parfaitement situé pour avoir une ville développée, avec des beaux services et une qualité de vie incroyable.

« Je parle à tout le monde et je ne veux pas qu’on m’embête là-dessus »

Comment vous travaillez sur ces dossiers avec les communes alentours de sensibilités différentes, le RN à Amnéville, la gauche à Rombas…

Je parle à tout le monde et je ne veux pas qu’on m’embête là-dessus. On pourra faire du très bon travail avec le maire d’Amnéville, que j’ai déjà rencontré et qui est très sympathique. Je serais bien bête de dire, parce qu’il est RN, je ne parle pas avec lui. Dans l’intérêt des habitants, il faut travailler ensemble, que ce soit de gauche, de droite, moi je m’en fous. À partir du moment où on a des projets qui font avancer le territoire, c’est tout ce qui m’importe. Et les politiques de niveau national feraient bien de s’inspirer de ce genre de réflexion.

Où en est le projet des friches du centre de recherche qui devait rapporter 2 millions à la ville en 2026 ? La parcelle a été achetée pour 700 000 euros en 2020…

Ce projet correspondait aux choix de l’ancien maire. Nous lui avions dit qu’il coûterait beaucoup trop cher, et nous ne nous étions pas trompés : il représentait environ 10 millions d’euros d’investissement, une somme que la ville n’aurait jamais pu engager. Il a donc fait le choix de revendre le terrain pour réaliser un lotissement. Au départ, nous nous étions opposés à ce projet, qui prévoyait près de 360 logements quasiment d’un seul coup. Cela aurait représenté environ 1 000 habitants supplémentaires dans une ville qui en compte 3 000, avec des services et des associations qui connaissent déjà certaines difficultés. Faire venir 1 000 habitants, c’est une chose, mais il faut aussi avoir les services nécessaires pour les accueillir et accompagner cette évolution.

Quel projet maintenant ?

Nous devons relancer l’appel à projets pour choisir un nouveau candidat et permettre à ce projet immobilier d’aboutir. Mais nous voulons prendre davantage notre temps. Ces friches constituent une richesse, mais si nous accueillons 1 000 habitants immédiatement, nous pourrions être amenés à ouvrir huit classes avant, peut-être, d’en fermer huit d’un coup dans dix ans. Je préfère que nous ouvrions ou fermions progressivement les classes, une à une. Nous sommes une ville de 3 000 habitants et notre bassin communal est ce qu’il est : nous n’allons pas aller conquérir les villes voisines. Il faut donc penser aux 15, 20 ou 30 prochaines années, et pas uniquement chercher à faire rentrer de l’argent immédiatement. L’ancienne municipalité voulait notamment récupérer les deux millions d’euros de recettes pour éviter d’augmenter les impôts. C’était, à mon sens, un mauvais calcul.

Vous pouvez financer ça aujourd’hui ?

Grâce à AGCO, ce sont presque 2 millions d’euros qui vont rentrer dans les caisses, ça nous fait jusqu’à la fin du mandat 4 millions d’euros qu’on va pouvoir investir sans financement bancaire. Il faut être intelligent pour bien investir cet argent.

Vous vous projetez à 15 ou 20 ans, si vous aviez les moyens de réaménager demain l’ensemble des friches de Gandrange, qu’est-ce que vous voudriez y voir dessus ?

Je pense qu’il faut un bon équilibre entre cadre de vie, vie économique et habitat. A Gandrange on a un gros déficit en termes de commerce, on n’a pas de restaurant, on a un déficit de zones commerciales, ça manque de supermarchés, j’essaie d’aller là-dessus aussi pour développer un petit peu les commerces de proximité. Il faut aussi du cadre de vie, des parcs, remettre des arbres, il faut que les gens se sentent bien dans leur quartier, ne pas tout bétonner.

Donc sur le volet impôts, il n’y aura pas d’effort supplémentaire à demander aux habitants ?

Ah non, je souhaite que si on baisse, on le baisse de manière pérenne. Ne pas baisser de 30% et revenir dans 4 à 5 ans pour les réaugmenter. Je préfère qu’on ait une pente plus douce, que les gens chaque année aient la bonne surprise d’avoir une baisse des impôts et que nous, dans le même temps, on ait le temps de redresser nos finances durablement.

Parlons désormais de ce qu’il s’est passé cet été, un incendie le 2 août de l’usine Safe Suez qui a montré qu’une activité industrielle peut aussi avoir des conséquences très importantes pour ceux qui habitent autour. Qu’est-ce que cet incendie a changé de votre côté ?

Pour moi, cela a été un véritable baptême du feu, au sens propre. Devoir gérer une situation d’urgence liée à un incendie était une première. Même lorsque nous avons connu l’acierie, nous n’avions jamais été confrontés à un incident d’une telle ampleur. Nous n’étions donc clairement pas face à un incident anodin. Ce que je déplore, c’est de m’être senti un peu délaissé par les services de l’État au début de l’incendie. À 9 h 30, nous avons constaté une importante fumée au-dessus de Gandrange. Elle était noire et il était assez facile d’identifier l’origine du sinistre. Je savais qu’il s’agissait de produits chimiques. J’ai donc rapidement communiqué sur les réseaux sociaux pour demander aux habitants de rester chez eux. Je n’osais pas encore employer le terme de « confinement ». Finalement, deux heures et demie plus tard, la préfecture nous a demandé de confiner la population. L’incendie brûlait donc déjà depuis deux heures. J’ai le sentiment qu’il y a eu un certain retard dans la réaction.

« J’ai le sentiment d’avoir été abandonné sur l’incendie »

Vous avez été délaissé ?

Oui. Et après l’incendie, malgré plusieurs relances, je n’ai toujours pas reçu les résultats des analyses. Je ne sais toujours pas précisément ce qui a brûlé ni quels produits étaient présents sur le site. C’est problématique parce que les habitants viennent me voir. Ils mettent parfois dans le même panier l’État, le maire de Gandrange et les responsables politiques nationaux, en considérant que « vous nous cachez tout » ou que « vous ne nous dites pas la vérité ». Or mes enfants mangent eux aussi les mirabelles du jardin. Je suis dans la même situation que les habitants de Gandrange. Je déplore donc vraiment ce manque d’informations. De notre côté, nous avons réalisé un retour d’expérience en mairie pour identifier ce qui avait bien fonctionné et ce qui devait être amélioré à l’échelle communale.

On vous a vu monter une sorte de « cellule de crise » sur des photos publiées sur Facebook à ce moment-là.

Nous nous sommes organisés et nous avions un PCS, un plan communal de sauvegarde, qui était bien préparé. Nous l’avons suivi. À l’échelle de la commune, je considère que nous avons plutôt bien géré cet incendie.

Vous avez changé quoi pour l’avenir ?

On a mis en place de nouvelles choses. On a notamment pu me reprocher, comme à d’autres communes, de ne pas avoir déclenché les sirènes. Mais je me suis rendu compte que beaucoup d’habitants ne savaient plus ce que signifiait le code des sirènes. Or, si l’objectif est de confiner la population et que je fais sonner la sirène sans que les habitants sachent ce qu’elle signifie, certains pourraient au contraire sortir de chez eux. Nous ne serions donc pas du tout dans l’objectif recherché. Dans le prochain bulletin municipal, qui doit paraître à la mi-septembre, nous allons rappeler la signification des différents signaux. Nous avons également eu des difficultés à joindre certains services municipaux et certains élus. Nous sommes donc en train de créer un groupe WhatsApp d’urgence réunissant tout le monde. Je tiens d’ailleurs à remercier les services municipaux qui, malgré le fait que nous étions dimanche, se sont mobilisés pour être présents et nous aider, ainsi que les élus de mon équipe. Ensuite, lorsque la préfecture prend la main, nous n’avons plus qu’à suivre.

Le premier rapport des autorités parle d’un manquement, notamment de problème d’accès à l’eau. Il y a eu des failles.

C’est à la justice de déterminer les responsabilités. Ce qui me pose problème, c’est que j’apprends moi-même beaucoup de choses par la presse, le matin, en ouvrant le journal. Je ne reçois pas en amont les informations concernant les expertises ou l’enquête. Je découvre ces éléments dans la presse, et je ne suis pas certain que ce soit normal, alors que je suis, avec Amnéville, le maire de la commune la plus touchée par cet incendie.

Qui doit payer pour la sécurité ? Si vous devez redresser les comptes, et protéger les habitants de l’autre côté, comment on fait ?

Je ne demande pas forcément davantage de moyens directement de la part de l’État. Je demande surtout davantage d’informations et de communication. Les maires sont les premiers intervenants lorsqu’une crise de ce type survient. L’État aime rappeler que les maires sont les représentants de l’État dans leur commune. C’est vrai. Mais dans ce cas, il faut aussi nous faire confiance jusqu’au bout.

Photo © Jonathan Vaucher

Jonathan Vaucher
Jonathan Vaucher
Chef d'édition numérique. Présentateur. Journaliste référent politique.

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